oh ça fait bien longtemps maintenant que cela s’est déroulé… mais ça ne signifie pas que c’est fini… non…
1 matin que ça a commencé… je jouais dans le bois avec mes potes… le bois au bout du champ de blé de mes parents… ils avaient 1 ferme… je veux dire : mon père était fermier… ma mère elle elle était institutrice à la ville la plus proche… à vingt kilomètres d’ici… un quartier pauvre qu’elle disait… mais calme… si elle m’entendait parler comme ça elle se grifferait les joues !... mais j’ai jamais jugé utile de montrer tout ce que je savais… & la meilleure façon de le cacher c’est de maltraiter la syntaxe !… & d’écorcher les oreilles des grenouilles qui font le signe de croix quand elles me voient passer !
on n’savait pas ce que c’était… d’ailleurs je m’demande si aujourd’hui j’en sais plus ?…
on avait… quoi ?... onze-douze ans ?... 1 bande de gosses… filles & garçons mélangés on était… 1 quinzaine de morveux qui trainaient toute la journée pendant les vacances d’été… on mâchait des grains de blé… on allait à la rivière se baigner… on se faisait des cabanes dans les bois… rien que de l’ordinaire pour des mômes à la campagne… pas d’incident particulier… sauf du genre quand Jimmy le petit (le frère de Thomas – parce qu’il y avait 1 autre Jimmy : pas plus grand mais plus vieux de six mois)… Jimmy le petit s’était cassé la gueule d’1 chêne & s’était pété 1 jambe… voilà… c’est tout… on foutait la paix aux adultes les adultes nous foutaient la paix… on piaillait… on criait… on riait… les été semblaient se répéter ainsi sous le soleil accablant le jour & dans le chant des grillons le soir…
ça a bien changé… mais ça vous le savez… sinon vous seriez pas là à m’écouter devant 1 bière tiède !...
comment ça a commencé ?... vous en avez de bonnes vous !... c’est 1 des nœuds de l’histoire !... chacun a sa version !... pourquoi ?... ben pourquoi parce que on a pas tous vu la même chose… ou qu’on a pas vu en même temps… mais le résultat c’est que maintenant c’est là… & peut-être bien pour toujours…
moi ce que j’ai vu je peux en parler… pour les autres faudra leur demander… s’ils veulent raconter… la peur n’évite pas le danger répétait toujours mon père… pour sûr ! mais ça fait pas avancer les choses de dire ça !... nous avons découvert la peur & le danger… je crois tout de même que le danger est contrôlé… mais nous ne pouvons empêcher la peur d’avoir gangréné nos esprits & nos vies… ça… impossible !... parce que c’est là… & que ça attend… & qu’on ne doit surtout pas baisser notre vigilance… c’est pour ça qu’aucun de nous n’a jamais quitté le village… c’est pour ça qu’il y a peu d’étranger qui traine ses bottes par ici… notez que c’est pas qu’on les refuse… mais c’est pas l’ambiance qui les retient !... ils font le plein d’essence… ils boivent 1 bière ici au bar… & ils se tirent vite fait !...
ouais j’y viens j’y viens… je vais reprendre 1 bière… vous en voulez 1 aussi ?...
c’était 1 belle matinée de juillet… le vent soufflait à peine sur les blés… on s’était retrouvés à l’endroit habituel sous le fameux chêne où Jimmy le petit s’était cassé 1 patte… de là on s’était enfoncés dans le bois… & puis on s’était éparpillés parce qu’on voulait faire 1 fort… il fallait trouver des branches mortes de grande taille… à 1 moment je me suis retrouvé tout seul… il n’y avait rien à craindre dans ce bois… on le connaissait tous comme notre poche… il n’y avait pas d’animaux dangereux… dangereux pour nous parce qu’entre nous je dois vous dire qu’ils ne se font pas de cadeaux entre eux ! c’est Fort Alamo tous les jours la Nature ! i’n’arrêtent pas de s’bouffer entre eux !... mais c’est comme ça qu’elle fonctionne la Nature !... Dick qui a lu Darwin nous répète toujours que c’est la sélection naturelle… mais dans son Darwin il a pas trouvé d’explication à ce qu’on a trouvé !...
croyez-moi ou pas : il y avait des tas d’animaux morts répandus sur le sol… lapins… souris… renards… écureuils… oiseaux… des hiboux… des mésanges… des piverts… des rouge-gorge… des faucons… ils étaient tous morts mais pas en décomposition : tout desséchés… tout gris… comme s’ils étaient tombés en vrac & qu’ils s’étaient vidés de toute substance… j’ai pas eu peur mais j’étais impressionné !... j’ai appelé les autres qui m’ont rejoint : on a regardé 1 peu autour mais on n’a rien vu d’inhabituel… on a eu l’idée de creuser 1 trou & d’y déposer tous les cadavres… peut-être pour ne plus avoir ça sous les yeux en revenant jouer ?... on a rebouché le trou & on a repris nos jeux 1 peu plus loin…
c’est Marie qui a trouvé quelque chose 1 peu plus tard : en bordure de clairière 1 saule qui avait perdu toutes ses feuilles… & nous aurions pu jurer que la veille il les avait encore toutes & bien vertes !...
c’était étrange bien sûr… mais pas terrifiant… mais la terreur est vite venue…
c’était l’heure du goûter : on avait tous nos musettes avec nos tartines & traditionnellement on se retrouvait à notre première cabane pour manger ensemble… Colm manqua à l’appel… on l’appela puis on commença à manger sans lui… mais au bout d’1 quart d’heure on a fini par s’inquiéter & on se releva pour partir à sa recherche…
on l’a retrouvé… près de l’endroit où on avait enterré les animaux… aussi sec & cassant que cette allumette !... oui m’sieur ! on l’a reconnu à ses vêtements pas plus…
on n’a pas osé le toucher : on a couru jusqu’à la ferme de mon père –c’était la plus proche- & on lui a raconté…
mon père a couru dans la maison prendre son fusil & 1 boite de cartouches –par ici quand quelque chose cloche on prend toujours son fusil… ouais m’sieur ! & c’est la Constitution qui nous en donne le droit !- & il est ressorti aussi vite en nous donnant l’ordre de lui indiquer le chemin… on a préféré rester avec lui & on l’a emmené… il regardait partout en chemin & nous on regardait mon père… mais il n’a rien trouvé jusqu’au corps du pauvre Colm… il nous a dit de rester groupés là & de crier fort s’il se passait quelque chose & lui il alla patrouiller autour… aucun de nous ne regardait Colm…
il avait fait chou blanc mon père quand il revint… il entoura Colm dans sa veste pour le cacher & il le prit dans ses bras pour le porter jusqu’à son pickup… c’est lui qui ramena Colm à la ferme de ses parents…
deux heures plus tard le sheriff avait réuni 1 troupe de fermiers avec leurs fusils & ils organisa 1 battue en règle dans le bois… tous revinrent & sans aucun indice…
le soir on se boucla à triple tour à la maison & Papa garda son fusil à portée de main… c’est lui qui me réveilla le matin : il jurait tellement fort que ça m’a réveillé ! je m’suis mis à la fenêtre : il me cria que toutes les volailles étaient mortes… pareil : desséchées !... coqs & poules… canes & canards… & les pigeons… & les cailles !... elles y étaient toutes passées bon sang !...
il a bien cherché des traces dans la terre poussiéreuse autour de la maison mais que dalle !...
il a téléphoné au sheriff qui a nous envoyé 1 voiture de patrouille avec les deux corniauds de service mais ils pouvaient pas être plus malins que mon père ! & lui comme il avait rien trouvé…
les deux flics étaient pas encore partis qu’à leur radio ils entendirent que la même chose s’était produite chez les Mac Cormack (les parents de Thomas & Jimmy le petit) mais là c’était pire : leur troupeau entier de moutons était aplati par terre si secs que même pas 1 mouche ne volait au-dessus !
quelque chose rôdait dans le pays… quelque chose d’invisible & de mortel… on a pensé à 1 maladie foudroyante : des biologistes sont venus faire des prélèvements… ils avaient revêtu des combinaisons étanches… on a été mis en quarantaine à dix kilomètres à la ronde… on nous a fait des prises de sang… aux animaux aussi… rien ! ils n’ont rien trouvé…
alors là on a eu la totale : les militaires se sont installés ! campement… automitrailleuses armées… tout ! tout juste si fallait pas 1 laissez-passer pour pisser dans son propre champ !... mais ça n’a pas suffit : trois militaires y sont passés… leur Jeep était intacte mais il y avait trois momies dedans !...
on ne pouvait plus bouger : on ravitaillait le village par hélicoptères qui larguaient les colis sur la place de la Mairie sans même se poser & les militaires faisaient la distribution… m’enfin heureusement nous dans nos fermes on était capables de produire presque tout ce qu’il nous fallait…
trois semaines passèrent & chaque jour chaque nuit apportait ses cadavres… humains… animaux… ils étaient aussitôt déposés dans des boites scellées & expédiés dans des laboratoires… par la radio & la télé on savait que le pays entier était au courant & se passionnait pour notre histoire… dire qu’ils s’inquiétait serait exagéré !... ça semblait si circonscrit à notre patelin qu’ailleurs ils se sentaient à l’abri…
on arriva à l’hiver… dans le village tout le monde était désespéré… les mômes ne jouaient plus hors de leurs murs… personne ne se déplaçait seul… les soldats patrouillaient jour & nuit partout… couvre-feu dès la nuit tombée… ça changeait rien d’ailleurs vu que le phénomène se produisait aussi en plein jour !... mais vous savez ce que c’est 1 militaire hein ?... quand il comprend pas ce qui se passe il décrète 1 couvre-feu !... il se rassure de sa propre autorité…
l’hiver fut pourri : il plut tout le temps & le pays devint 1 vrai marécage… la flotte tombait tout le temps… des vrais seaux d’eau qu’on se prenait !... on ne sortait que rarement… en bottes & en ciré… les véhicules s’embourbaient… il fallait laisser la lumière électrique allumée toute la journée…
on arrivait à se retrouver entre mômes : nos parents nous déposaient les uns chez les autres & on jouait dans 1 grange… nous étions moins nombreux… deux autres d’entre nous y étaient passé : Paula… 1 petite brunette avec 1 appareil dentaire… Jack… 1 neveu de ma mère… autant dire 1 cousin…
mon verre est vide… je reprendrai bien 1 bière pas vous ?... Sam ! deux bières s’te plait !...
qu’est-ce que je disais ?... ah oui ! putain d’hiver !... il semblait jamais finir !... vous savez comment c’est les mômes hein ?... on avait l’habitude de trainer partout & là on était bloqués depuis des mois !... mais l’esprit d’aventure nous tenaillait… on était tous morts de trouille –comme les adultes- mais on voulait faire quelque chose nous aussi… alors p’tit à p’tit on s’est organisés…
on a préparé des armes : nos battes de base-ball… des couteaux… des cordes… lampes de poche… & moi comme dans les bouquins de ma mère j’avais lu l’histoire de la Gorgone j’avais pris 1 miroir au cas où… avec ça on pensait avoir tout prévu… après tout les soldats n’avaient pas fait mieux avec toute leur artillerie !...
1 mardi à l’heure du goûter… alors que tous les parents nous croyaient dans la grange chez moi en train de manger nos tartines on a filé comme des Sioux sur le sentier de la guerre… personne nous a vus… on partait de chez moi parce que c’était la ferme la plus proche du bois… on avait à peine 1 kilomètre à faire pour se trouver à couvert sous les arbres… & sans soleil… avec le rideau de pluie qui tombait… on est passés sans problème… faut dire que les soldats ne mettaient plus autant de zèle à surveiller… après plusieurs mois & malgré de nouveaux morts ils se relâchaient… les mecs en avaient ras-le-bol… c’était pas croyable ce temps… on avait l’impression que le soleil ne se levait jamais vraiment… à deux mètres n’importe qui pouvait passer pour 1 spectre… on naviguait même pas à vue… on restait collés les uns aux autres… les plus grands devant… j’en faisais partie avec Dick & Thomas… ouais je sais ça vous fait sourire… mais j’avais poussé plus tôt que les autres : à l’époque je faisais partie des plus grands… maintenant c’est 1 autre histoire…
dans cet atmosphère glauque transformée en océan le bois semblait avancer vers nous comme 1 bateau fantôme… plus on s’en approchait plus on ralentissait !... la trouille nous prenait aux tripes… 1 fois dans le bois on a allumé les torches électriques mais on voyait encore moins ! alors on les a éteintes… on n’entendait même plus nos pas : y’avait que cette sacrée pluie qui dégoulinait de partout à travers les branches… on en avait dans les yeux… on commençait à trébucher sur les racines mises à nu après des semaines de déluge… on ne reconnaissait plus rien ! & pourtant sacré nom ! on le connaissait par cœur ce bois ! on s’est même demandé si on pourrait retrouver notre chemin ! vous vous rendez compte ?... c’était pire qu’1 nuit noire : la nuit on peut éclairer… là on pouvait pas… on avançait presque à tâtons… on était prêts à détaler comme des lapins… mais on n’a pas eu le temps…
on a senti tous en même temps 1 grand froid passer sur nous : 1 présence maléfique… on ne voyait rien mais on SENTAIT !... vous comprenez ?... on s’est figé sur place… pétrifiés de peur… incapables de crier ou de courir… de bouger même 1 petit doigt !... aujourd’hui encore j’en ai la chair de poule en racontant ça… comment je suis encore là ?...
il y avait QUELQUE CHOSE… QUELQUE CHOSE qui rôdait en cercles autour de nous & qui se rapprochait… & on ne voyait rien !...
j’ai fait 1 effort terrible & j’ai sorti de sous mon capuchon le miroir… je savais qu’1 batte de base-ball aurait été inutile contre 1 présence invisible aussi énorme… & aussi je sentais bien que jamais je n’aurais pu faire l’effort de la brandir ! on était là tous… muets d’horreur & de terreur sans même savoir pourquoi… à demi fous dans cette tempête… plongés au cœur d’1 monstruosité sans nom… qu’on ne pouvait même pas décrire…
& je sais pas pourquoi mais j’ai mis le miroir devant mes yeux… sa surface réfléchissante tournée vers la chose… & j’ai réussi à crier aux autres de fermer les yeux… & j’ai fermé les yeux aussi…
& on a entendu 1 long grondement de colère qui est entré dans nos crânes… on n’entendait plus les bourrasques de pluie… on n’entendait que cette rage incoercible qui se déversait dans nos esprits… dans 1 langue étrange des mots qui nous écrasaient de leur puissance… & puis d’1 coup ça a cessé… j’ai ressenti comme 1 choc électrique dans le bras… vous savez : 1 secousse… 1 énorme vibration… j’ai lâché le miroir qui est tombé sans se briser…
sans réfléchir on a tous ouvert les yeux… certains pleuraient… on était tous en vie… je me suis baissé pour ramasser le miroir… & ce que j’y ai vu m’a dissuadé pour toujours d’y regarder à nouveau… jamais… de toute ma vie… ne me demandez même pas ce que j’ai vu…
j’ai mis le miroir dans ma poche mais mon bras réagissait à peine… regardez ma main droite :mes doigts… ils sont à moitié paralysés… ça fait soixante ans qu’ils sont comme ça… jamais les médecins n’ont pu faire quelque chose…
vous croyez que je vous raconte des histoires hein ?... vous vous dites ce type voit 1 touriste par semaine au grand maximum alors il se paie sa tête hein ?... c’est ça ?...
j’ai pas l’air d’avoir soixante-douze ans ?... je sais… aucun de ceux qui étaient présents avec moi n’a vieilli au-delà de quarante ans…
on est rentrés à la grange… 1 fois au sec on a retiré nos capuchons… & là on s’est rendus compte qu’on avait tous les cheveux blancs ! comme des albinos !... nos yeux étaient tous de la même couleur aussi : tous des yeux gris ! moi j’avais les yeux bleus… Dick qui avait les yeux marrons avant… Marie qui avait les yeux verts… & tous les autres aussi : pareils : tous les yeux gris & les cheveux blancs !...
de ce moment il n’y a plus jamais eu de morts étranges dans le village… au bout d’1 mois les militaires ont replié leur matériel…
peu à peu… avec le temps… on nous a oubliés… on dirait même parfois que le village entier a disparu des cartes… quand ils ont déplacé la route nationale le village s’est retrouvé presque isolé… mais c’est aussi bien…
vous savez : j’ai presque 1 théorie sur ce qui s’est passé… pourquoi ça a cessé… pourquoi on ne vieillit plus… & le reste… oui le reste… y’a des choses que je doit garder pour moi… ma théorie c’est qu’1 chose… 1 entité comme dirait Dick… s’est baladée par chez nous réveillée par on ne sait quoi… 1 été plus chaud qu’1 autre… le passage d’1 comète… je sais pas quoi… 1 phénomène naturel inhabituel qui aurait réveillé ÇA… surgi du passé de la Terre… d’1 époque où les hommes vénéraient des dieux étranges… fantastiques… peut-être même que ça date d’1 époque encore plus ancienne… je sais pas… & je crois qu’elle est enfermée dans le miroir… qu’elle y est prisonnière !... j’ai toujours pensé que si je le brisais je risquais de la libérer… pas de la détruire… j’ai jamais pris le risque… & je crois que si nous ne vieillissons pas c’est parce que nous sommes en fin de compte des Gardiens en quelque sorte… des Geôliers… nous veillons à ce que le miroir ne se brise pas & que la Chose ne ressorte JAMAIS !... c’est pour ça aussi qu’on est tous restés dans le Village… on reste là… on ne vieillit plus… & on veille sur le miroir…
quelque part... 1 homme dans son lit : il guette... à fleur de conscience... ça n'est pas l'heure habituelle mais il est tout de même éveillé... sa lampe de chevet est allumée... seul dans la maison il évite l'obscurité... sa chambre est au premier étage... il sombre bien d'ordinaire... comme 1 plomb... il y a quelques instants il dormait encore... comme tout le monde... il dormait dans la nuit... pelotonné dans les replis confortables... sous l'aiguille ARRÊTÉE... car la Nuit est UNE... 1 monde en soi d'éternité... 1 profonde inspiration
soudain sous l'aiguille immobile... 1 rêve... vase de nuit... 1 nuit lobuleuse... 1 gargouillis échappé du Nocturne... le dormeur éveillé a les mains moites... son corps se couvre de sueur... il guette
alors ? les volets de sa chambre sont fermés... sa fenêtre est fermée... le rideau ne bouge pas... sa chute ailée vers le sol est infinie
le bras droit de l'éveillé se tend : la main happe l'interrupteur sur le fil pour rallumer la lampe qui s'est éteinte... que la lumière soi : soit !
il est là... le regard effaré... ça n'est pas l'heure... c’est 1 erreur !... Night Mare... fantôme de nuit... il n'y a pas de squelette dans le placard... juste un dormeur éveillé dans son lit dans sa chambre dans la nuit
l'adrénaline injectée dans le sang fait battre le cœur 1 peu plus vite... il pompepompe... la pompe magistrale s'affole... doudoum boum doudoum boum boum boum...
les murs vacillent sous l'effet de la résonnance sourde... doudoum boum doudoum boum boum boum...
des milliers d'aiguilles s'enfoncent dans son cerveau... doudoum boum doudoum boum boum boum...
les pensées s'embrouillent... 1 vent chargé de mots jetés pêle-mêle s'engouffre dans son esprit qui forme des phrases insensées... il n'y a plus de paix... c'est la Nuit qui hurle ! qui réclame son dû !
l'esprit de la Nuit parcourait les rues & avait senti 1 conscience... ça n'était pas l'heure... c’était une erreur
Doudoumboumdoudoumboumboumboumboumboum
juste 1 râle & le corps sans vie retombe sur le lit : plus de bruit
1 camion semblable à ceux des éboueurs apparut dans l’étroite rue… il pila juste sous la lumière grêle
le chauffeur presqu’invisible dans sa cabine resta immobile les mains posées sur le large volant… les deux hommes agrippés à l’arrière sautèrent au sol
allez ! descendez tous !
nus hommes & femmes de tous âges descendirent… grands… petits… blonds… bruns… mais tous révélant la même maigreur… décharnés… efflanqués…
allez ! filez ! on peut pas vous garder à cette heure ! débrouillez-vous !... on s’dépêche ! faut qu’on y aille ! il est deux heures & y’en a d’autres !...
dans 1 grondement de tonnerre gigantesque qui résonna entre les façades le camion s’ébranla & quitta la rue
d’abord ils restèrent groupés… comme pour se tenir chaud… ou pour se rassurer… puis par petits groupes… les uns vers 1 bout de la rue… les autres en sens inverse… ils se dispersèrent
claquements des pieds nus sur le bitume humide… pas 1 murmure…
ils disparurent dans le brouillard
l’homme apparut dans la lumière basse du réverbère… l’humidité de la nuit semblait avaler la lumière qui s’effilochait sur le trottoir à la surface irrégulière… dans le brouillard les formes étaient estompées… l’homme semblait porter 1 manteau sombre & 1 chapeau… sombre aussi… il tenait 1 valise à la main droite… il leva le bras gauche pour regarder l’heure à sa montre mais la manche ne descendit pas… alors il posa la valise pour tirer la manche récalcitrante… la valise sortit du cône de lumière
le claquement sur le bitume de talons ferrés indiqua qu’1 femme portant des talons aiguilles approchait… elle aussi portait 1 manteau… de teinte claire… & 1 foulard sur les cheveux… de sa main droite elle tenait fermement 1 sac à main… elle s’arrêta également dans la faible lumière… l’ampoule clignotait irrégulièrement : elle n’allait pas tarder à s’éteindre
ils ne se regardèrent même pas… deux personnes seules dans la nuit sous le même réverbère & ne s’accordant aucune attention
elle aussi regarda l’heure à sa montre… il était deux heures du matin
d’1 poche profonde de son manteau il sortit 1 petite flasque qu’il déboucha & il versa 1 peu d’alcool dans le bouchon… il avala d’1 trait l’alcool… sans 1 mot il tendit la flasque & le godet à la femme… elle fit non de la tête alors il se resservit & but à nouveau d’1 trait avant de revisser le bouchon & de ranger la flasque dans la poche
elle lui fit face & dit vous êtes bien sûr que c’est maintenant ?...
évidemment ma p’tite dame que c’est maintenant !... on est là tous les deux non ?... je trouve même étrange que vous n’ayez que votre sac à main !...
ça n’est pas votre affaire ! dit-elle en lui tournant le dos à nouveau
deux minutes s’écoulèrent… puis cinq… puis dix…
je crois qu’ils ne viendront plus maintenant !... fit l’homme
je pense que vous avez raison… répondit-elle en soupirant
ça ne sert à rien de rester… ils sont toujours à l’heure… s’ils ne sont pas déjà là c’est qu’ils ne viendront plus ! ajouta-t-il
je le sais bien ! dit-elle d’1 ton las… mais viendront-ils demain ?...
on ne peut pas savoir… je m’en vais…
l’homme posa sa valise à plat sur le sol & l’ouvrit… elle était vide… méthodiquement il se déshabilla & plia ses vêtements qu’il rangea bien à plat dans la valise… tous ses vêtements… y compris le manteau & le chapeau…
il referma la valise & s’éloigna nu dans la nuit qui l’absorba
seule maintenant la femme dit à voix haute pour elle-même moi aussi je m’en vais… il n’y a que ça à faire
elle aussi se déshabilla : ses sous-vêtements & sa robe légère finirent dans le sac à main roulés en boule… & nue elle quitta à son tour le halo de lumière… le sac au bout du bras gauche & le manteau plié sur son avant-bras droit
deux heures du matin…
1 véhicule descendit du noir profond & stoppa avec légèreté au-dessus de la chaussée… sans bruit
1 porte glissa à l’intérieur d’1 paroi : 1 lumière bleutée éclairait l’habitacle mais restait dedans… elle ne s’écoulait pas au-delà
1 voix dit il n’y a personne…
1 autre voix répondit c’est curieux ils avaient l’air prêts… tous les paramètres étaient positifs…
la première voix demanda que faisons-nous ?
la seconde voix dit nous appliquons les consignes : il n’y a personne DONC nous décollons !
le panneau se referma & toujours sans bruit le véhicule s’éleva & disparut
1 ruelle vide dans 1 nuit brouillasseuse… 1 unique réverbère faiblard éclairait à peine autour de lui de sa lumière hésitante
1 martèlement cadencé annonça l’arrivée d’1 patrouille… dix soldats en rangs par deux… ils stoppèrent sous le maigre éclairage
il est deux heures… en général ils sont là… remarqua l’officier… éloignons-nous de vingt pas & attendons
alignés au garde à vous le long d’1 mur les soldats ne bougèrent pas pendant vingt minutes… l’humidité & le froid commençaient à fissurer leur attitude impeccable… encore cinq minutes & ils se mettraient à grelotter & à taper du pied pour se réchauffer
en rang par deux ! commanda l’officier… en avant ! marche !
le bruit de leur pas décrût
derniers échos de l'espace