il ouvrit son journal en ce matin pluvieux d’octobre
2009…
le journal avait été livré par un jeune homme vers six heures
du matin : il faisait cela pour payer ses études, mais malgré cela il ne parvenait pas à avoir de quoi manger trois fois par jour : il y avait aussi le loyer -ils étaient deux à se
partager une ancienne cabane d’ouvriers reconvertie en studio pour étudiants- il y avait les livres… les fournitures : papier, stylos… pas question d’avoir un ordinateur : il
fallait entre deux cours utiliser ceux que l’école mettait à leur disposition quelques heures par jour
il prit la jolie tasse en porcelaine à la machine à expresso
& tourna par habitude le café mais il ne mettait plus de sucre : il trouvait qu’il prenait du ventre depuis quelques temps… d’ailleurs dans le cadre de ses bonnes résolutions, il venait
de s’inscrire dans un gymnase pour faire un peu d’exercice… il y allait & en revenait en voiture : il ne voulait pas salir ses bas de pantalon en pédalant sur un
vélo
au gymnase il trouvait sur place le hammam, le sauna, le
jacuzzi, la piscine, des rangées entières d’appareils pour courir, pédaler… il pouvait même y déjeuner le midi : on y proposait des « menus minceurs » hypocaloriques &
équilibrés adaptés à ses objectifs… tout avait été calculé par son coach d’entrainement & son coach de nutrition
il but sa tasse en deux gorgées puis la reposa sur la machine,
choisit une nouvelle capsule d’un café doux & aromatique, & relança l’opération
il n’avait pas à se lever car tout avait été étudié par
l’architecte d’intérieur pour que le plan de travail soit le plus fonctionnel & le plus ergonomique possible… tout était intégré dans cette plaque de marbre : double évier, plaques de
cuisson, un couvercle d’acier brossé pour l’accès direct à la poubelle, prises électriques pour les divers appareils, prises réseau & prises USB pour pouvoir même travailler dans la
cuisine : comment en effet se passer du web aujourd’hui ?
Leïla (son épouse) s’activait dans le salon sur son stepper d’appartement… un appareil haut de gamme qui lui faisait gravir des quantités inconsidérées d’étages,
elle qui montait en ascenseur à son appartement de deux cents mètres carrés, chic et de bon goût, au quatrième de cet immeuble en pierres de taille donnant sur un petit parc dans un quartier
parisien très coté
l’écran vidéo géant accroché au mur diffusait des images &
une musique spécifiques pour ce genre d’exercice… tout en expirant et inspirant en mesure, elle surveillait son rythme cardiaque qui s’affichait dans un angle de l’écran à cristaux liquides,
retransmis par sa ceinture électronique : un logiciel calculait en temps réel le rythme cardiaque optimal selon le programme qu’elle avait choisi
sur une culotte en néoprène qui couvrait ses cuisses jusqu’aux
genoux, & un tee-shirt, elle était vêtue d’un vieux survêtement épais qui absorbait bien sa transpiration, mais de larges tâches sombres attestaient qu’elle en était certainement déjà à une
bonne demi-heure d’effort
ses longs cheveux bruns étaient réunis en une queue de cheval
qui sautait en cadence
sur la baie vitrée les larges gouttes d’une averse automnale
claquaient violemment... les plantes en pot alignées sur la terrasse se courbaient sous l’attaque, & la terre n’absorbait plus l’eau
Leïla n’entendait pas le vacarme, concentrée sur son exercice,
sentant son métabolisme s’élever en température, calculant mentalement chaque gramme de graisse et d’eau dépensé, ignorant les gouttes de sueur qui ruisselaient le long de ses muscles... une
flaque s’élargissait sur le revêtement de sol synthétique qui supportait le stepper
elle lâcha son guidon pour saisir la bouteille d’eau sur son support & dévisser le bouchon... elle bu au goulot, revissa le bouchon, & remit la bouteille sur son
support, puis elle s’essuya avec la serviette qui lui couvrait la nuque et les épaules
La serviette glissa et tomba par terre
serviette ! commanda-t-elle assez fort
pour qu’il entende de la cuisine
il se leva posément du haut tabouret, laissa son journal sur le
marbre & rejoignit le salon où il ramassa la serviette qu’il lui tendit
elle attrapa la serviette, mais il la retint… du coup elle
tourna le regard vers lui qui ne cilla pas
il observait son visage moite & ses joues rosies, en
songeant qu’elle avait le même aspect quand elle faisait l’amour…
Merci…
alors il desserra sa prise & elle remit la serviette sur sa
nuque
il se foutait totalement de ce genre d’escarmouche... c’est
vrai qu’elle avait de temps en temps sa crise d’autorité, mais ça n’allait pas plus loin que ça… leur union était solidement cimentée par une myriade d’intérêts croisés : juridiques,
financiers… le sexe aussi avait sa part… dans la caste dont ils étaient membres, ce mélange s’appelait l’amour conjugal
un quart d’heure plus tard, elle stoppa l’appareil & en
descendit, puis s’essuya le visage & les bras avec la serviette qu’elle avait nouée autour de son cou… elle but encore un peu d’eau, & marcha jusqu’à la salle de bain où elle se
déshabilla en jetant directement ses affaires dans le lave-linge qu’elle mit en route
elle entra dans la vaste cabine de douche entièrement carrelée
& régla les jets sur massage, avec une température à 35° centigrades... au bout de quatre minutes, elle descendit la température à 28°…
lorsqu’elle sentit son corps se raffermir, elle quitta la douche & s’essuya longuement & minutieusement avec un grand drap de bain
la VMC avait fait disparaître la vapeur
quand elle s’installa à son tour sur un tabouret face à lui, il
avait déjà versé le jus d’orange dans un grand verre : 100% pur jus bio
il continuait de lire son journal… il allait quotidiennement
sur le Net consulter les mises à jour générées par les flux RSS qu’il avait sélectionnés, mais il ressentait un plaisir démodé à ouvrir puis à plier les grandes feuilles… surtout que l’encre ne
tachait plus les doigts comme dans le passé
« Le prix Nobel de Médecine 2009 a été attribué à l’Australo-américaine
Elizabeth Blackburn et aux Américains Carol Greider et Jack Szostak pour leurs travaux sur l’enzyme télomérase qui protège les cellules du vieillissement, a annoncé lundi à Stockholm le comité
Nobel.
Ils ont reçu le prix pour leurs travaux sur cette enzyme qui «protège les
chromosomes du vieillissement», a indiqué le comité dans son communiqué.
(…)
Cette enzyme pourrait être la clé de la jeunesse éternelle car elle est impliquée
dans le vieillissement cellulaire. Elle joue également un rôle déterminant dans la cancérisation des cellules.
«Les découvertes de Blackburn, Greider et Szostak ont ajouté une nouvelle
dimension à notre compréhension des cellules et éclairé les mécanismes de la maladie et stimulé le développement de nouvelles thérapies possibles», conclut le
communiqué.
(…)
Dans chaque catégorie, le prix Nobel est accompagné d’une récompense de 10
millions de couronnes suédoises (980.000 euros) éventuellement à partager entre un maximum de trois lauréats. »
(Source AFP)
il songea que le temps qu’il arrive à la retraite il pourrait
peut-être profiter des applications : à quoi servirait en effet d’avoir cette vie confortable si c’est pour se ratatiner avec les années & finir –selon les probabilités- à quatre-vingt
ans ?... le fric qu’il pensait dépenser dans les hormones diverses du marché pour rester jeune allaient vite devenir
obsolètes…
pendant ce temps, rentré chez lui, manquant de sommeil,
l’étudiant bûchait péniblement sur un exposé d’économie :
- le Swaziland, ceinturé par l’Afrique du sud & le Mozambique, est indépendant de la Couronne britannique depuis le 6 septembre 1968, …
- sa population d’un peu plus d’un million d’habitants subit
un taux de chômage de 34% & les deux tiers des habitants vivent sous le seuil de pauvreté…
- la constitution en vigueur depuis 2006 interdit les partis politiques… c’est la volonté du monarque
absolu qu’est le Roi Mswati III
- le Swaziland est le pays du monde où l'espérance de vie
est la plus faible : 31,88 ans en 2009
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