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Vertiges

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les choses sont ainsi… elles se délitent… & pour la première fois je remarque la peinture qui a sauté à certains angles des murs : là où je cogne régulièrement mon sac quand je rentre, le plâtre apparaît… les portes noircies là où se posent toujours mes mains… les peintures qui avaient été neuves un jour sont défraîchies… les reproductions de tableaux sont décolorées… elles avaient déjà peu de fidélité par rapport aux originaux mais alors maintenant !... ici le tapis a perdu des franges… & puis il y a quelques tâches qui ne sont jamais parties… tout se dégrade… dans la cuisine la peinture se craquèle au-dessus de la gazinière…

je remarque tout ça aujourd’hui… la modification a été insensible… entropie… mais pour qui ?... cet appartement est mon portrait de Dorian Gray : il reflète le temps qui a passé… mon temps qui s’achève… je vois tout cela subitement… comme si un voile sur mes yeux se soulevait… quarante années dans cet appartement qui surgissent d’un coup & qui s’abattent sur moi

la petite araignée dans l’angle du plafond au-dessus de la bibliothèque tisse sa toile… patient petite Pénélope affairée… ou bien une des trois sœurs filandières qui m’annonce mon destin ?... le fil de sa toile est plus solide que celui qui me rattache encore à la vie

 

les photos punaisées de guingois sur le mur ont pris un coup de vieux… elles sont à la même place depuis des années, il n’y en a pas eu de nouvelles… les coins se replient, effet du soleil… comme si les photos se refermaient sur elles-mêmes… une vie d’homme qui se referme… personnages, paysages… un lac de montagne… une façade lézardée… un pin fendu en deux par la foudre… une cabane de berger… des cheveux blonds & un sourire… des chaussures en toile… un genou écorché… une table couverte de pipes en bruyère… un regard lumineux & la peau bronzée… le Macchu Picchu… les ruines de Baalbek… un couple de jeunes mariés…

puzzle

 

il est assis en face… le front plissé… les rides se sont installées… les paupières se sont alourdies… la peau s’est relâchée, affaissée

il fume une pipe, la fumée lui pique les yeux

il dodeline de la tête : la torpeur le gagne

les photos se mélangent dans son esprit… il ne sait plus où il est… ni quand

une plage de l’Atlantique éclatant au soleil d’été… la même couverte de neige sous un ciel d’hiver morne… une galerie d’ancêtres aux noms oubliés… un enfant en maillot de bain tenant un pelle & un seau en plastique…

les couleurs s’effacent, le bistre les remplace

les noms perdent leur sens… le souffle ralentit

un groupe de gens d’âges & de tailles variées attablés dans un jardin rient en fixant visiblement le photographe… un arbre de noël & des paquets l’entourent

une vie d’homme se referme

& un monde s’apprête à s’évanouir dans le néant

 

dans le vieil appartement plus de mouvement

il ne reste que des vieux meubles, des vêtements usés, des bibelots, des disques, des livres que personne ne se disputera

la vaisselle est rangée, tout semble en ordre

la cafetière sèche près de l’évier… le gaz est fermé…

le réfrigérateur ronronne doucement… pour rien : il est vide

dans un rai de soleil on voit la poussière scintillante frissonner dans l’air tiède

la pipe éteinte tombe sans bruit sur le tapis aux franges bien alignées

le plancher propre & luisant craque… mais le pas d’un esprit prêt à l’envol ne pèse rien… il craque juste sous la chaleur nouvelle du printemps qui s’annonce

tout est net


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Publié dans : Vertiges

il ouvrit son journal en ce matin pluvieux d’octobre 2009…

le journal avait été livré par un jeune homme vers six heures du matin : il faisait cela pour payer ses études, mais malgré cela il ne parvenait pas à avoir de quoi manger trois fois par jour : il y avait aussi le loyer -ils étaient deux à se partager une ancienne cabane d’ouvriers reconvertie en studio pour étudiants- il y avait les livres… les fournitures : papier, stylos… pas question d’avoir un ordinateur : il fallait entre deux cours utiliser ceux que l’école mettait à leur disposition quelques heures par jour

 

il prit la jolie tasse en porcelaine à la machine à expresso & tourna par habitude le café mais il ne mettait plus de sucre : il trouvait qu’il prenait du ventre depuis quelques temps… d’ailleurs dans le cadre de ses bonnes résolutions, il venait de s’inscrire dans un gymnase pour faire un peu d’exercice… il y allait & en revenait en voiture : il ne voulait pas salir ses bas de pantalon en pédalant sur un vélo

au gymnase il trouvait sur place le hammam, le sauna, le jacuzzi, la piscine, des rangées entières d’appareils pour courir, pédaler… il pouvait même y déjeuner le midi : on y proposait des « menus minceurs » hypocaloriques & équilibrés adaptés à ses objectifs… tout avait été calculé par son coach d’entrainement & son coach de nutrition

 

il but sa tasse en deux gorgées puis la reposa sur la machine, choisit une nouvelle capsule d’un café doux & aromatique, & relança l’opération

il n’avait pas à se lever car tout avait été étudié par l’architecte d’intérieur pour que le plan de travail soit le plus fonctionnel & le plus ergonomique possible… tout était intégré dans cette plaque de marbre : double évier, plaques de cuisson, un couvercle d’acier brossé pour l’accès direct à la poubelle, prises électriques pour les divers appareils, prises réseau & prises USB pour pouvoir même travailler dans la cuisine : comment en effet se passer du web aujourd’hui ?

 

Leïla (son épouse) s’activait dans le salon sur son stepper d’appartement… un appareil haut de gamme qui lui faisait gravir des quantités inconsidérées d’étages,  elle qui montait en ascenseur à son appartement de deux cents mètres carrés, chic et de bon goût, au quatrième de cet immeuble en pierres de taille donnant sur un petit parc dans un quartier parisien très coté

l’écran vidéo géant accroché au mur diffusait des images & une musique spécifiques pour ce genre d’exercice… tout en expirant et inspirant en mesure, elle surveillait son rythme cardiaque qui s’affichait dans un angle de l’écran à cristaux liquides, retransmis par sa ceinture électronique : un logiciel calculait en temps réel le rythme cardiaque optimal selon le programme qu’elle avait choisi

sur une culotte en néoprène qui couvrait ses cuisses jusqu’aux genoux, & un tee-shirt, elle était vêtue d’un vieux survêtement épais qui absorbait bien sa transpiration, mais de larges tâches sombres attestaient qu’elle en était certainement déjà à une bonne demi-heure d’effort

ses longs cheveux bruns étaient réunis en une queue de cheval qui sautait en cadence

 

sur la baie vitrée les larges gouttes d’une averse automnale claquaient violemment... les plantes en pot alignées sur la terrasse se courbaient sous l’attaque, & la terre n’absorbait plus l’eau

 

Leïla n’entendait pas le vacarme, concentrée sur son exercice, sentant son métabolisme s’élever en température, calculant mentalement chaque gramme de graisse et d’eau dépensé, ignorant les gouttes de sueur qui ruisselaient le long de ses muscles... une flaque s’élargissait sur le revêtement de sol synthétique qui supportait le stepper

elle lâcha son guidon pour saisir la bouteille d’eau sur son support & dévisser le bouchon... elle bu au goulot, revissa le bouchon, & remit la bouteille sur son support, puis elle s’essuya avec la serviette qui lui couvrait la nuque et les épaules

La serviette glissa et tomba par terre

serviette !  commanda-t-elle assez fort pour qu’il entende de la cuisine

il se leva posément du haut tabouret, laissa son journal sur le marbre & rejoignit le salon où il ramassa la serviette qu’il lui tendit

elle attrapa la serviette, mais il la retint… du coup elle tourna le regard vers lui qui ne cilla pas

il observait son visage moite & ses joues rosies, en songeant qu’elle avait le même aspect quand elle faisait l’amour…

Merci

alors il desserra sa prise & elle remit la serviette sur sa nuque

 

il se foutait totalement de ce genre d’escarmouche... c’est vrai qu’elle avait de temps en temps sa crise d’autorité, mais ça n’allait pas plus loin que ça… leur union était solidement cimentée par une myriade d’intérêts croisés : juridiques, financiers… le sexe aussi avait sa part… dans la caste dont ils étaient membres, ce mélange s’appelait l’amour conjugal

 

un quart d’heure plus tard, elle stoppa l’appareil & en descendit, puis s’essuya le visage & les bras avec la serviette qu’elle avait nouée autour de son cou… elle but encore un peu d’eau, & marcha jusqu’à la salle de bain où elle se déshabilla en jetant directement ses affaires dans le lave-linge qu’elle mit en route

elle entra dans la vaste cabine de douche entièrement carrelée & régla les jets sur massage, avec une température à 35° centigrades... au bout de quatre minutes, elle descendit la température à 28°… lorsqu’elle sentit son corps se raffermir, elle quitta la douche & s’essuya longuement & minutieusement avec un grand drap de bain

la VMC avait fait disparaître la vapeur

 

quand elle s’installa à son tour sur un tabouret face à lui, il avait déjà versé le jus d’orange dans un grand verre : 100% pur jus bio

 

il continuait de lire son journal… il allait quotidiennement sur le Net consulter les mises à jour générées par les flux RSS qu’il avait sélectionnés, mais il ressentait un plaisir démodé à ouvrir puis à plier les grandes feuilles… surtout que l’encre ne tachait plus les doigts comme dans le passé

 

« Le prix Nobel de Médecine 2009 a été attribué à l’Australo-américaine Elizabeth Blackburn et aux Américains Carol Greider et Jack Szostak pour leurs travaux sur l’enzyme télomérase qui protège les cellules du vieillissement, a annoncé lundi à Stockholm le comité Nobel.

Ils ont reçu le prix pour leurs travaux sur cette enzyme qui «protège les chromosomes du vieillissement», a indiqué le comité dans son communiqué.

(…)

Cette enzyme pourrait être la clé de la jeunesse éternelle car elle est impliquée dans le vieillissement cellulaire. Elle joue également un rôle déterminant dans la cancérisation des cellules.

«Les découvertes de Blackburn, Greider et Szostak ont ajouté une nouvelle dimension à notre compréhension des cellules et éclairé les mécanismes de la maladie et stimulé le développement de nouvelles thérapies possibles», conclut le communiqué.

(…)

Dans chaque catégorie, le prix Nobel est accompagné d’une récompense de 10 millions de couronnes suédoises (980.000 euros) éventuellement à partager entre un maximum de trois lauréats. »

(Source AFP)

 

il songea que le temps qu’il arrive à la retraite il pourrait peut-être profiter des applications : à quoi servirait en effet d’avoir cette vie confortable si c’est pour se ratatiner avec les années & finir –selon les probabilités- à quatre-vingt ans ?... le fric qu’il pensait dépenser dans les hormones diverses du marché pour rester jeune allaient vite devenir obsolètes…

 

pendant ce temps, rentré chez lui, manquant de sommeil, l’étudiant bûchait péniblement sur un exposé d’économie :

- le Swaziland,  ceinturé par l’Afrique du  sud & le Mozambique, est indépendant de la Couronne britannique depuis le 6 septembre 1968,

- sa population d’un peu plus d’un million d’habitants subit un taux de chômage de 34%  & les deux tiers des habitants vivent sous le seuil de pauvreté…

- la constitution en vigueur depuis 2006 interdit les partis politiques… c’est la volonté du monarque absolu qu’est  le Roi Mswati III

- le Swaziland est le pays du monde où l'espérance de vie est la plus faible : 31,88 ans en 2009


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le jour s’est levé, & moi qui n’avait guère dormi à cause d’une nuit d’été trop chaude, je me suis habillé après une toilette rapide

j’ai laissé  toutes les fenêtres ouvertes pour rafraichir le lit défait, mais j’ai tiré les rideaux qui se soulevaient sous le vent léger du matin

en regardant le lit avant de quitter la chambre j’y ai espéré une présence féminine qui aurait posé une touche sensuelle au tableau, mais point de compagne endormie : juste les draps en bataille de mes insomnies

j’ai bu deux tasses de café en écoutant distraitement les nouvelles à la radio, puis je suis sorti

j’ai longtemps vagué dans les rues d’une ville sous un soleil éclatant, m’étonnant de vieilles affiches dans des vitrines décolorées… pénétrant parfois dans le répit de l’ombre fraiche d’une façade plus haute que les autres pour en sortir quelques pas plus loin, écrasé par une vague de chaleur semblant rayonner des murs

d’autres passants allaient & venaient, ignorant ma présence, prêts à me bousculer si je ne m’écartais pas… étais-je invisible ? ou simplement en un pays dont je ne connaissais pas les règles ? tous semblaient soucieux, paraissant ne s’occuper que d’eux-mêmes ou parlant dans leur main à des êtres invisibles… je captais des paroles qui s’envolaient… qui ne m’étaient pas destinées

la ville était nerveuse, son excitation semblait gagner tout le monde tout le temps, sauf moi… je ne marchais pas à l’allure des autres

murs tagués, feux tricolorisés, automobiles aveugles, des grands, des petits, des gros, des maigres, des minces, blonds, bruns, roux, cheveux longs, cheveux courts, crânes rasés, mèches collées au gel, piercings qui trouent les peaux… peaux sombres, peaux claires… tous me visaient sans me voir… j’étais dans un autre rythme

je tournais à des carrefours inconnus : autres images verdies, autres paroles en l’air…

les trottoirs étaient sales : un labyrinthe d’excréments de chiens, de mégots, de papiers & d’emballages divers… les piétons les évitaient & trouvaient leur chemin sans avoir à les regarder, ça semblait habituel… assurément la ligne droite n’était pas nécessairement le meilleur chemin

je suppose que vu des fenêtres qui brillaient plus haut, ça ressemblait à un âpre grouillement exacerbé mais une fluidité devait apparaître, régulée par quelque main invisible qui organisait, modelait, codifiait cette circulation nerveuse qui déjouait la géométrie rectiligne des grandes avenues & des boulevards

pas un arbre, pas un brin d’herbe, il ne poussait que des échafaudages recouverts de bâches pour nous protéger de la poussière des travaux

des mannequins de vitrine prenaient des poses alanguies & semblaient poser des questions

un mannequin féminin en plastique translucide me fixait… il n’était pas habillé, la vitrine n’était pas terminée, au contraire de beaucoup d’autres il était complet : bras, mains, jambes, pieds, tronc, tête, tout y était… l’attitude était altière… il me fixait : je sentis son regard sur moi… je me déplaçai un peu & le regard me suivit… je me repostai face à lui & les yeux accrochèrent les miens… je regardai attentivement cette femme aux courbes parfaites & au visage si pur… & je me dis que si elle avait été vivante elle aurait été extrêmement désirable : si elle avait été vivante je l’aurait emmenée sur mon île

nous aurions parcouru la plage au lever du jour lorsque la mer est étale… nous nous serions réfugiés devant le feu dans la cheminée pour nous réchauffer… nous aurions regardé les étoiles dans la douceur du soir quand le vent s’apaise

alors je vis les bras se soulever lentement & se tendre vers moi comme dans une imploration… les jambes s’animèrent

un pas fut franchi… une longue jambe galbée traversa la vitre qui sembla se gondoler puis le reste du corps arriva

elle était là… devant moi

je sentis la présence hâtive des passants derrière moi, j’étais seul à voir ce qui se passait

elle croisa ses mains sur ma nuque & je perçus comme un souffle tiède sur mes lèvres… j’étais incapable de bouger

un corps élastique se pressait contre le mien… emmène-moi… ce murmure à mon oreille me réveilla de mon engourdissement… je reculai d’1 pas en bousculant un homme qui ne se détourna même pas & poursuivit à pas pressés sa route vers je ne sais quoi

dans la vitrine le mannequin était toujours là, à sa place, dans la même pose… je le regardai attentivement… était-ce parce que le soleil qui cognait maintenant sur la glace m’éblouit ?... je crus voir 1 larme perler au coin d’1 œil

du flot des voitures filant vers des tours & des détours montait un ronronnement engourdissant qu’on croyait finir par ne plus entendre

des bouches de métro engloutissaient des hordes de gens pressés, & d’autres bouches de métro en recrachaient autant : c’était comme un gigantesque processus de digestion permanente

j’ai passé une gare dont la pendule monumentale marquait le temps de la ville, à chaque saccade ses aiguilles martelaient les secondes, les minutes, les heures, les années, les siècles, & sous cette férule les piétons courbaient encore plus le dos

j’ai encore marché & quand le soleil couchant s’est mis à rougeoyer, je suis arrivé à la lisière de la ville, & là j’ai pénétré dans une autre ville


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            dimanche matin sur la Terre…

j’ai le sentiment que j’ai achevé ce que j’avais à faire... 1 grand sentiment de vide en moi… le blues post-parturition… la suite des événements ne dépend plus de moi… je sais qu’en réalité je n’ai pas gagné… pas encore…

cette nuit a été la dernière… les heures sont effacées

 

            je fais le ménage habituel…

je lave ma tasse & ma cuillère… les essuie & les range dans le bufférateur…

je jette le filtre en papier plein de marc de café dans la poubelle sous l’évier & lave également la verseuse de la cafetière électrique…

je passe l’éponge sur la table que j’essuie avec 1 torchon… j’accroche le torchon à sa place : à côté de l’évier…

j’ai passé ma vie à passer l’éponge

je finis par la jeter

n’aurai-je pas dû commencer par ça ?

 

je balaie rapidement autour de la table & des chaises les quelques miettes & j’ouvre la porte pour les chasser dans le jardin…

 

            ceci fait j’allume 1 cigarette & pars dans ma chambre prendre mon arme…

 

            assis sur ma chaise à ma place habituelle… au bout de la table le revolver posé sur la toile cirée & mes deux mains dessus…

 

je le soulève des deux mains

 

            c’est froid & lourd… on n’imagine pas en regardant les films au cinéma la réalité de ce froid & de ce poids…

 

je le repose doucement…

 

            j’écrase ma clope dans le cendrier tout propre & m’en colle 1 toute neuve au coin du bec…

je l’allume

 

clic clac du Zippo…

première bouffée

le Zippo c’est comme 1 flingue en moins lourd : 1 morceau de métal pesant & lisse qui se réchauffe dans la main… 1 truc de mec pour se faire du cinéma…

reprenant le revolver je pose le bout du canon juste au-dessus du nez… les deux pouces appuyés sur la détente…

 

je ne pense à rien de spécial… je vais cesser d’exister rien de plus…

c’est 1 fait…

& en partant j’emporte toute ma mémoire… toute l’histoire

 

plus besoin de se taper tout seul du rosbif froid

JE suis la viande froide

déjà froid

 

            je retire de ma bouche ce bout de cigarette qui pend & dont la fumée me pique les yeux - cette manie qui ne me dérangera plus - & je l’écrase soigneusement dans le cendrier à côté du premier mégot…

 

je me rappelle le grand plongeoir quand j’étais gosse… le tout c’était de s’décider… après ça allait tout seul… dix minutes pour se décider & puis merde ! plus rien d’autre à faire qu’à se laisser tomber

 

comme 1 pierre

après : 1 grand froid… 1 sensation d’enlisement… le temps d’suffoquer… de s’faire croire que c’est ça la mort…

 

j’y vais j’y vais pas j’y vais j’y vais pas...

jivaijivaipa...

 

jivaijivaipa....

 

jivai !

 

les deux pouces se referment très vite

la balle arrive instantanément pile entre les deux yeux & fuse comme 1 torpille par l’arrière du crâne pour se ficher dans le mur

 


ça fait 1 sacré merdier dans la cuisine mais il ne sent rien

 

vraiment rien


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            de retour chez moi… pour finir de me nettoyer l’esprit je veux m’offrir 1 moment de qualité

j’extrais difficilement Liberté grande de Julien Gracq de l’étagère où mes livres sont trop serrés

en découvrant au hasard l’ouvrage aux pages d’1 blanc pur je rêve depuis peu d’une Ville qui s’ouvrît, tranchée net comme par l’outil… je sens revenir le jour où je l’ai acquis dans cette belle librairie des vieilles rues de Périgueux où du sol au plafond des milliers de volumes s’alignaient sur des étagères en bois

 

            on pouvait y recenser des auteurs trop rares comme Constantin Cavafy… Virginia Woolf… Julien Gracq… Lobo Antunes… que les vendeurs incultes de livres de cuisiniers… de sportifs… d’astrologues…. de politricards… ou de journalistes en mal de notoriété ne peuvent qu’ignorer

au fil des étagères Hemingway… Proust… & Joyce bien sûr… & attendant patiemment : 1 lecteur-libraire affable

 

            j’étais revenu à la maison de vacances avec les presque introuvables Paris est une fête de Hemingway & Liberté grande de Gracq

dans le chant énervé des cigales je m’étais installé au soleil près de la piscine… dans le désert du ciel bleu… à l’ombre fraîche des grands arbres… à cette heure chaude de l’après-midi où les oiseaux sont silencieux… je me souviens… 1 écureuil qui faisait du raffut dans l’arbre au-dessus de moi s’avança jusqu’au bout d’une branche à deux mètres de moi pas plus… & je me gardai bien de bouger

mes mômes qui jouaient au bord de la piscine

ma femme qui dormait ou feignait de dormir sur 1 chaise longue… ma femme qui ne me parlait plus depuis le déjeuner… depuis que je n’avais pu lui offrir Ce-Collier-En-Vitrine… ma femme aux yeux de verre fumé… ma femme dont je ne voyais déjà plus les yeux & qui ne me regardait peut-être même plus ?

aucun d’eux ne pouvait voir

& ça n’était plus mon fils qui avait sept ans dans la maison de vacances c’était moi… & je sentais l’odeur du café que ma mère faisait réchauffer dans une casserole sur la gazinière au butane

odeur de butane odeur de vacances

& l’odeur des pommes de pin aussi

& des herbes sèches

mon père suivait à la radio les étapes du Tour de France comme je le ferai trente ans plus tard en souvenir de lui… l’odeur du café que ma mère faisait réchauffer dans une casserole sur la gazinière au butane… mon père suivait à la radio les étapes du Tour de France comme je le ferai trente ans plus tard en souvenir de lui mais ça ne le ferai pas revenir… & le lézard vert courait & mon père nous montrait à mon frère & à moi comment l’attraper

on repère les lézards comme on repère les écureuils

pas en cherchant un lézard mais

en guettant le moindre mouvement sur 1 mur 1 arbre 1 pierre… c’est dans 1 deuxième temps - presqu’immédiatement - qu’il s’agit d’identifier la source du mouvement

on ne peut pas être plus rapide que le lézard mais on peut être aussi immobile que le mur… que l’arbre… que la pierre

c’est la seule façon

mais ça ne ferait pas revenir mon père

ni mes sept ans

 

Liberté grande

Insérer 1 canif dont je ne me sers que pour couper les pages

Biberonner 1 Lusitania de Partagas puisque j’avais tout le temps

Et 1 boite d’allumettes

Rafler 1 cendrier propre

Tordre en deux 1 petit carnet pour prendre des notes

Enfin mon vieux porte-mine Waterman

 

            1 fois le cigare préparé & enflammé j’ouvris le petit canif bien affûté & commençai à couper soigneusement… avec le soleil accablant pesant sur ma nuque & mes épaules… je commençai à couper soigneusement les petits cahiers reliés par un fil… le livre posé à plat sur la table… cigare en bouche pour quelques bouffées… les yeux plissés sous la lumière éclatante réverbérée par les pierres blanches de la terrasse

 

            selon les intervalles de la découpe des bribes de phrases venaient à mes yeux… & déjà survenait l’envie d’écrire… parce que Gracq fait partie des vrais écrivains : ceux qui suggèrent… qui donnent à penser… un écrivain exigeant pour lecteur exigeant…

 

                                   mais je divague… c’était 1 autre moi-même dans 1  autre temps… famille soleil vacances… maintenant c’est toujours l’hiver… je ne sais plus prendre mon pied

l’hiver est dans le fruit

 

j’insère soigneusement le livre à sa place sur l’étagère trop fournie


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            quand tu veux… elle a écrit… & quand je veux c’est maintenant

je me gare près d’1 square… au milieu 1 type moyenâgeux sur 1  cheval… le tout en bronze cacaté… je peux plus voir ce genre de truc sans penser aux Copains de Jules Romains

le petit immeuble en briques fait l’angle sur le côté… 1 vieille publicité pour 1 apéritif prend tout le mur… peinte à même les briques… a presque disparu… BYRRH… je ne sais même pas si ça existe encore ? 1 vieille plaque émaillée près de la porte cochère : 1 trait blanc horizontal 1  inscription blanche sur fond bleu presque effacée crue de 1910

sous l’escalier habituel en colimaçon étroit & sombre avec sa rampe en fer forgé 1 landau recouvert d’1 housse & 1 caddy… en face cinq boîtes à lettres métalliques… sur celle du milieu écrit sur 1 étiquette adhésive d’écolier j’y trouve le nom désiré

1 large paillasson marron

encore 1 plaque de métal émaillé attention à la marche ! noir sur fond blanc sur la première contremarche

1 entresol… 1 porte palière… deux étages… deux logements par palier… entre chaque étage vaguement éclairée par 1 lucarne poussiéreuse 1  maigre plante en pot posée dans l’angle exigu sur 1 marche tente de pousser… ici 1 papyrus qui manque d’eau… là 1 dracena étique

stagnantes odeurs mélangées du vieux bois pas entretenu des marches qui craquent & de cuisines vespérales

bruits domestiques au passage… 1 môme qui éclate de rire… tintements de vaisselle… frôlements derrière une porte… nasillements télévisés… dispute… 1 gifle… 1 cri de môme… 1 porte qui claque & je me retrouve nez à nez avec 1 petite nana environ dix-huit ans 1 marque rouge sur 1  joue

z’avez du feu ?

je sors mon briquet je lui allume sa clope & v’là qu’apparaît 1 grand type d’1 vingtaine d’années

je devine le petit copain & ça pue l’embrouille… il a le regard trop mauvais

alors c’est lui ? ce vieux con ?… il demande en me désignant du menton...

mais non ! elle fait en haussant les épaules & pis lâche-moi !… je m’casse !…

& où qu’tu vas d’abord ?…

ça t’regarde pas ! t’es trop grave comme mec !

il l’attrape par un bras… elle se dégage

ils me bloquent le passage

j’essaie de franchir ce barrage & ce p’tit con me pose 1 main sur la poitrine pour m’arrêter… quand j’te l’dirai mec !…

je le regarde… pourquoi ?…

t’attends !…

je vous laisse à vos amours… moi j’ai rendez-vous… ailleurs on m’attends !

j’ai pas envie de rentrer dans son jeu… il bombe le torse : il veut montrer comme il est fort… comme il ne craint rien… 1 vrai mâle… bientôt il va se mettre à nous tourner autour sur la pointe des pieds en bramant… 1 vraie parade d’amour !…

 

j’ai passé l’âge de ces conneries

je fais 1 pas de côté & j’avance

il me repousse

la fille dit laisse-le !…

& pourquoi je le laisserai ce connard ?

il commence à m’faire chier ! je prend sa main tendue & lui tord en arrière… il tombe sur les genoux… c’était ça ou se retrouver avec 1  poignet cassé

je le lâche & je monte 1 marche

la fille se barre

le mec par terre me chope par 1 cheville & je m’affale

putain de soirée ! j’ai la poisse !

il me saute dessus… je me retourne & il prend mon pied dans les balloches… il retombe à genoux… décidément c’est 1 manie chez lui !

pas trop méchamment je lui écrase le plat de la main sur le pif… je veux pas de dégâts… je veux juste qu’il me foute la paix !

aveuglé par les larmes il voit plus rien

je le prends sous les bras le balance chez lui & referme la porte

dernier étage… je sonne

j’attends

rien

je sonne encore 1 fois… quand je veux… d’accord… mais j’aimerais bien qu’on soit deux pour ça !…

ça y est : j’entends des pas… elle entr’ouvre… me voit & sourit & ouvre en grand

j’entre

elle referme la porte

long bisou d’amour

ça réchauffe


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j’enlève mes godasses & les dépose loin du canapé… je reste en chaussettes à savourer des doigts de pied la douceur du petit tapis à travers les chaussettes & la revoilà… à peine dans 1 nuisette sexy… le regard brillant & hésitant… ses pieds nus humides marquent le parquet… je t’ai mis 1 serviette dans la salle d’eau si tu veux prendre 1 douche...

 

faisons les choses dans l’ordre… je l’embrasse & file à la dernière porte où sont tous les secrets… lavabo… au-dessus petite armoire de toilette avec miroir… au-dessous panier à linge… w.c…. bac à douche en angle… 1  porte-serviette avec 1 grande serviette orange… je laisse mes affaires par terre… douche rapide & je m’essuie… je me ceins de la serviette & je la rejoins en tenue de Tarzan…

elle est assise sur le bord du lit genoux serrés

moi kilos de plomb elle kilos de plume

confiants l’1 dans l’autre… moelleux… douceur… émoi contre son corps chaud & tendre… je prends mon temps…

il y a 1 ville autour de nous

faite d’immeubles faite de briques & de glaces

1 ville faite de feux tricolorisés & de cabines téléphoniquées

il y a 1 ville autour de nous

dessinée par ses rues par ses avenues

hantée par ses démons qui remontent des égoûts

il y a 1 ville autour de nous

parcourue par le vent happée par les étoiles

1 ville qui gît sur la boue & dans les mémoires

il y a 1 ville autour de nous

qui s’enfonce lentement dans le marais originel

en toute inconscience dans 1 sommeil fatal & définitif

que de fois l’ai-je arpentée cette putain de ville !

que de fois me suis-je enfoncé dans ses dédales glauques !

dans cette ville sans racines comme 1 part de fromage sur une assiette !

& les rats dans ce fromage sont légion

se répandant comme 1 virus dans 1 organisme sans défense

cette ville sans limite dont on ignore les limites

ville à la limite du temps à la limite de l’écho à la limite des mots

il y a 1 ville autour de nous

& je la sens qui se rassemble qui se regroupe qui nous oppresse

les yeux fermés voyageur sans valise j’ai frappé à ta porte qui s’est ouverte

tu as gémi tu as soupiré tu as souri

& lorsque nous avons fini de faire l’amour dans ce petit confort muet d’epsilon dans l’univers de l’infiniment chiant de l’infiniment con de l’infiniment dur elle s’endort… amarrée à moi… ses genoux remontés dans mon estomac… ses bras autour de mes épaules… & moi je ne m’endors pas

parce que c’est ainsi

parce que mes secrets me torturent… mes souvenirs m’encombrent… mes fantômes me harcèlent… je suis en fin de siècle… quand je me calme c’est toujours provisoire


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Publié dans : Vertiges

            avez-vous du feu Monsieur Mick ?…

c’est 1 agréable voix de femme qui m’interpelle

je soupire… quel amateur de vieux polars n’a jamais lu cette scène ? émoustillé le type se tourne vers la femme fatale… & se prend 1 bon coup sur la nuque… en général il se réveille sous la pluie… dépouillé & se maudissant

alors je me tourne vers la silhouette qui m’attend… fait 1 pas vers elle… & aussi sec me retourne à temps pour parer le coup de matraque du type qui se précipite silencieusement derrière moi… je deviens très mauvais

je prends le trou du cul sous les bras & l’envoie valdinguer… il atterrit sur des vieux bidons qui résonnent & il gémit

je ne vais pas en rester là… je le cueille alors qu’il essaie de se relever… pas de fioritures… de l’efficacité avant tout… ma pointure 42 qui s’ajuste bien dans ses couilles & ma livre de phalanges qui le rejoint à la pointe du menton quand il se plie en deux… le tout en quinze secondes montre en main… après ça le monde n’est pas plus pur mais je me sens mieux

ça me fait chier de jouer 1 mauvais film ! on pourrait pas faire simple ? genre : voilà le pognon… filez-moi l’oiseau & on rentre chacun chez soi ?…

la femme ne répond pas… je ne vois pas son visage alors je m’approche… j’aime pas ça : visiblement elle a les mains vides

cet oiseau… que croyez-vous que ce soit Monsieur Mick ?…

des emmerdes chère madame !… & pour tout le monde !… alors ?… où est-il ?…

1 douleur intense sur le crâne & je m’écroule…

je me demande si je vais tomber dans les pommes ? j’essaie de lutter… je ne vois plus rien

si… des fils lumineux qui s’entortillent

 

 

            je sens que j’émerge… putain que j’ai mal… je grogne en me mettant sur les genoux & je passe 1 main sur mon crâne… 1 belle bosse… mais je ne sais pas si je saigne ? je suis trop trempé pour ça… des pieds à la tête… il neige… voilà au moins 1 légère variante au scénario

mon chapeau que je retrouve par terre a dû me protéger 1 peu

je le ramasse & le remets en place

la douleur est 1 vertigineuse pulsation qui me coupe les jambes… faut que je m’assoie tout de suite ou je retombe dans les pommes !

assis sur 1 bidon renversé j’appuie sur le bouton pour éclairer ma montre :

                              2 : 32 : 47 

je cherche dans 1 poche mon paquet de cigarettes & mon briquet… j’en grille 1 calmement… je prends mon temps… il n’y a que moi dans la cour… moi & ma connerie

ils devaient être trois… ils ont dû prévoir mes réactions… 1 m’a appâté… un deuxième s’est risqué… & le troisième – le plus malin - a attendu tranquillement planqué que je fasse mon numéro pour ensuite me régler mon compte sans risque… ça sent 1 belle organisation… peut-être pas des amateurs… je crois que je peux tenir debout… je me redresse lentement… 1 petit vertige… je surmonte

merde !  je prends conscience de mon flingue absent

l’étui d’aisselle est vide… ils ont donc 1 plan… mais ils ne me poisseront pas avec : rien ne m’y relie… il n’y a aucune empreinte dessus… ni sur les cartouches… je suis maniaque sur les détails


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