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Bruits de l'Univers

Publié dans : Bruits de l'Univers

dernière version & complète (mais ce texte sera probablement revu... un jour)

chantechante le petit moineau sur l’épaule du petit moinillon qui trottetrotte menumenu pieds nus dans ses sandales sur le petit raidillon…

petit moinillon porte sa musette : il y a un morceau de pain, une poire, un parchemin maintes fois gratté, une plume usée, un couteau, & surtout sa discipline… & chaque soir quand il bande il se flagelle avec… heureux de se mortifier pour la Très-Sainte-Gloire-De-Dieu… mais l’érection a du mal à passer & parfois même, augmentant avec les coups de fouet, elle en devient douloureuse… dans son émoi, Notre-Sainte-Dame devient une catin sans retenue & il en pleure : il pense trop à sa blanche chair si douce… à ce sein qu’il a entrevu sur un triptyque… alors il pleure de plus belle, & il frappe encore plus fort en imaginant que c’est Elle qu’il fouette : elle se tord de plaisir & lui offre ses reins… lascive, elle devient chienne, & tout en craignant que le Diable soit en lui il se fustige plus fortement, plus violement, & les chaines cinglent ses chairs & les pénètrent, & chaque coup est pour lui comme une secousse entre les fesses de la putain lubrique, & quand jaillit la semence sur la pierre de sa cellule il a un éblouissement, & les hallucinations le conduisent titubant jusqu’à sa paillasse, où de contentement il s’endort brièvement jusqu’à la cloche qui sonne matines

parfois il jeûne & reste des heures allongé sur le ventre bras en croix sur le sol dur & froid devant l’autel… & pendant que son corps maltraité perd sa chaleur au point qu’il ne sent même plus le froid, qu’il fait des rêves qui l’emportent dans le ciel azuré, certains parlent de sainteté… d’autres n’y voient que de la vanité

petit moineau chantechante mais jamais aigle ne deviendra, tandis que le hâve petit moinillon est devenu pape gras à lard retranché en son castel… les pensées lubriques l’ont quitté : or , pierres précieuses & riches victuailles les ont remplacé… amant d’un évêque devenu cardinal… de là jusqu’à la couche d’une princesse… Rome ! enfin !

toujours aussi maigre, petit moineau est un con

& en plus il chante toujours !

mais on est toujours le con d’un autre n’est-ce pas ?

 

pour se hausser toujours plus haut on trouve toujours l’épaule d’un plus grand que soi pour s’y poser… il y a un escalier à gravgravgravir… BONG BONG les marches résonnent sous le poids… BONG BONG à la descente comme à la montée… BONG BONG qui nous conduira jusqu’au ventre d’une femme… BONG BONG qui nous conduira jusqu’au ventre d’un cargo… BONG BONG qui nous conduira jusqu’à la capsule d’une fusée intergalactique… peut-être ne sera-t-il qu’un escalier de secours d’un immeuble niouyorkais ou bien celui conduisant d’un étage à l’autre d’une prison ou bien nulle part ou bien… BONG BONG il va peut-être ployer mais jamais céder… échelle de Jacob… tour de Babel… & pourquoi pas le contraire : échelle de Blablabel & pyramygdale tour de Jacob… escale de Babil & Epiramidalesque four de Jacob… l’esclave de Babel & Jacob dans le ventre de la mygale qui sautesaute de marche en marche pour aller bouffer ce qui reste de la civilisation des jardins suspendus… HOP HOP… cet escalier n’est que la marque du présent qui s’enfuit toujours… une marche apparaît une marche disparaît… ou le contraire… BONG BONG le futur c’est du passé

 

nous, humains, nous aurions pu nous aussi nous hausser sur l’épaule d’un géant… & John Smith aurait pu être ce géant mais s’il eut jamais un destin ça n’était pas celui-là

 

John Smith était le nom que je lui donnais quand je pensais à lui… on n’a jamais su qui il était ?… on n’a jamais su comment il se nommait ? mais personne d’autre que moi ne s’est posé la question… ou plus exactement : ceux qui se sont peut-être posé cette question ne s’en souviennent même pas BONG BONG

 

je n’affirmerais pas avoir connu John Smith : je serais un menteur… mais ne prononcé-je pas toujours la vérité ?... nous montrons à chacun une facette de nous-mêmes & l’ensemble du puzzle reste inconnu à tous… & probablement à nous-mêmes… or John Smith ne montrait rien : voir c’est recevoir le reflet de ce qui est projeté… à sa façon John Smith ne renvoyait rien

lui adresser la parole était une gageure : il ne fallait pas être face à lui ni croiser son regard… de la fenêtre de mon bureau qui donnait sur la rue combien en ai-je vu lui adresser la parole & rester plantés là hébétés en se demandant BONG BONG ce qu’ils avaient dit & à qui ?

il vivait si renfermé en lui-même qu’il absorbait tout : lumière, paroles, pensées… & que rien n’échappait à cette force d’attraction dont il était apparemment inconscient

ce qui l’entourait semblait irrésistiblement attiré par lui & s’y dissoudre pour ne jamais reparaître

de ce que j’en savais, je ne crois pas qu’il ai répondu une seule fois… je me demande même s’il avait entendu ?

quand est-il apparu ? même la mémoire a effacé cela… je suis incapable de dire s’il a toujours été là ?... ou même s’il a jamais été là ?

cela en fait des questions… & je suis peut-être BONG BONG le seul à me les poser… la seule incidence remarquable de l’existence éventuelle de John Smith sur la vie des autres a exactement été égale à zéro… ce qui est quasiment impossible à tout être vivant dans l’Univers

& moi alors ? par quel mystère ou quel hasard ai-je perçu le passage de John Smith ?... c’est peut-être un geste de bonne volonté de John Smith ?… le seul peut-être qu’il eu jamais envers la race humaine ?… je crois que la médiocrité de ma vie & le manque d’intérêt que j’éprouve pour moi-même y furent pour une bonne part… avec moi rien ne porte à conséquence… je suis le type qui lève les yeux pour regarder l’escalier mais qui reste devant la première marche BONG BONG

 

en 1971 je vivotais... faisant publier dans le journal local de petits textes sans trop d’ambitions littéraires… l’écriture c’est comme la pâte à crêpe : il faut la laisser fermenter & lever d’elle-même… étant trop paresseux & peu gourmand je ne prends pas le temps de ces précautions… tantôt billets d’humeur légère tantôt courtes nouvelles…  quand je n’avais rien en tête je distillais quelques potins locaux sans gravité… BONG BONG

j’habitais la maison que mes parents m’avaient léguée… mes besoins étaient réduits… mes légumes venaient de mon jardin que j’entretenais quotidiennement… mon seul luxe c’était -c'est encore aujourd'hui- mon tabac : dès le début d’après-midi où j’allume ma première pipe jusqu’au soir où je me couche je bourre pipe sur pipe en les alternant pour les laisser refroidir

avec cette vie bien modeste je laissais aller le temps comme bon me semblait en regardant avec un aimable ennui la fumée de ma pipe jaunir mes rideaux & le plafond au-dessus de mon bureau

 

c’est ainsi qu’un jour –vers seize heures- je suis sorti avec l’idée bizarre de suivre John Smith

remarquez : ça n’était pas plus bizarre que de voir une fois de plus un automobiliste manquer de renverser John Smith traversant la chaussée sans conscience du danger, & de voir ensuite le chauffeur se gratter la tête en se demandant pourquoi il a stoppé au milieu de la rue !

j’ai vite décroché ma vieille veste près de la porte & suis sorti pour le rejoindre

je laisse toujours une pipe & un paquet de tabac dans une poche… alors en marchant je me suis préparé une pipe… je l’ai bien calée entre mes dents & j’ai accéléré le pas… car autre chose caractérisait John Smith… c’était son allure : il semblait déambuler comme un promeneur oisif & pourtant j’ai été obligé de ranger ma pipe pour mieux respirer à cause de la cadence que cette filature m’imposait

il est sorti de la ville par l’unique route

il faut dire que la rue principale qui traverse de part en part notre cité ne fait pas un kilomètre de long... la plupart de mes concitoyens habitent dans leurs fermes… ils ne viennent pas en ville tous les jours… ils descendent au ravitaillement avec leur pick-up …  on ne se rassemble tous que lors des fêtes annuelles… parfois je me dis même qu’un « étranger » qui s’arrête chez nous ne peut être que quelqu’un qui s’est égaré !

comme tant d’autres patelins de par le vaste monde je suppose que celui-ci aussi pourrait être surnommé le trou du cul du monde ?... mais parfois lorsque par une déconcertante curiosité vite assouvie j’allume ma radio sur une chaine nationale, je me prends à penser que le monde lui-même n’est peut-être qu’un vaste trou du cul ? & je remets une station locale qui me nettoie bien entre les oreilles

 

John Smith était toujours à pied… au bout de trente minutes nous étions en pleine campagne, vraiment à l’écart de tout… je n’entendais même plus les tracteurs dans les champs… il a grimpé sur une colline & là il s’est assis en tailleur, & il n’a plus bougé

pas une fois il ne s’était retourné

je me suis arrêté à deux mètres derrière lui… il devait forcément m’entendre ! j’avais le souffle court : la pipe & le manque d’exercice ne me faisaient pas du bien ! pourtant il est resté immobile… avait-il les yeux ouverts ? contemplait-il les bois & les champs qui couvraient le paysage à perte de vue ? ressentait-il comme moi la beauté quiète des vastes étendues qui faisaient notre fierté de ruraux ? non souillées par du béton, des égouts, des échangeurs d’autoroutes, des panneaux publicitaires, des pylônes téléphoniques & électriques… toute cette quincaillerie factice d’un modernisme vite déglingué… c’était l’année 1971… maintenant plus encore on cherche à faire rimer vitesse & efficacité… accélération & performance… 1971… ça faisait deux ans que Neil Armstrong avait prononcé les mots historiques : « un petit pas pour l’homme mais un grand saut pour l’humanité » en posant les pieds sur le sol lunaire… mais parler « d’humanité » à partir de la Lune c’était une chose… vivre en humains sur Terre en était une autre… en 1971 Alan Shepard jouait au golf sur la Lune & deux mois plus tard cinq cent mille personnes manifestaient à Washington contre la terrible guerre du Vietnam & notre économie était en ruine… tant de choses en une seule année… le premier microprocesseur… des guerres à n’en plus finir… des coups d’état & des dictatures en nombre grandissant… « humanité »… & pourtant… là dans la douceur de la brise tiède qui nous caressait les joues… devant ces prairies qui ondulaient dans le crépuscule naissant, on pouvait s’illusionner… croire que le monde entier était ainsi : en paix

BONG BONG

mais en regardant le dos de John Smith j’eus l’intuition que ce saut jusqu’à la Lune était bien minuscule, car c’était comme si le rayonnement fossile du premier cri lancé voici près de quatorze milliards d’années me traversait de part en part : je sentis que l’infime poussière que j’étais faisait partie d’un Tout infiniment grand… & ça BONG BONG ça n’était plus un trou du cul

quoique…

 

je me suis assis également : mais pas assez souple pour m’asseoir en tailleur j’ai choisi une bonne grosse pierre comme siège… au bout de dix minutes je n’en pouvais plus de sentir les arêtes me couper la circulation sanguine dans les fesses habituées au douillet coussin de mon fauteuil de bureau & je me suis redressé

il ne bougeait toujours pas… j’ai ressorti ma pipe & je l’ai rallumée

la brise l’a enveloppé un instant de ma fumée mais il n’a pas réagi… je n’en fus pas surpris

je savais déjà qu’il était insensible à ce qui l’environnait… c’était l’environnement qui réagissait à sa présence : pas le contraire

on pouvait savoir qu’il était là rien qu’en observant autour de lui les oiseaux devenir silencieux & battre des ailes pour s’éloigner

j’ai marché un peu pour me dégourdir les jambes mais sans passer devant lui

le soleil s’est couché… je ne m’étais pas rendu compte que plusieurs heures avaient passé

une petite chauve-souris a filé devant mes yeux

les étoiles ont commencé à briller

John Smith a levé la tête... c’était son premier mouvement depuis qu’il était là

& il s’est à nouveau figé

 

ma curiosité était passée… je ne ressentais plus qu’un engourdissement général à regarder ce type silencieux & immobile… moi qui ai pourtant des habitudes régulières je ne ressentais même pas la faim… j’avais fumé près de la moitié de mon tabac & ma pipe était si brûlante que je ne pouvais plus la tenir par le fourneau

j’ai regardé ma montre à la lueur de mon briquet : vingt-trois heures ! onze heures du soir ! on était là depuis plus de six heures ! je ne m’étais pas rendu compte du temps passé

 

est arrivé le moment où j’ai vaguement distingué une sorte de brouillard à deux mètres environ devant John Smith… cette brume curieuse ondulait & se compactait assez rapidement & subitement sept vieillards étaient là ! debout !

je me souviens m’être dit rapidement : si ce sont les sept nains moi je suis Blanche-Neige !... mais j’étais si stupéfait de cette apparition que je ne me suis même pas trouvé drôle… j’essayais de bien les voir mais c’était malaisé : ils vibraient comme sur une mauvaise retransmission télévisée… mieux que ça en fait : ils étaient en trois dimensions… aujourd’hui je connais le mot -& n’importe quel môme de dix ans aussi- mais à l’époque seuls les spécialistes devaient connaître ça : j’avais devant moi des projections holographiques… des hologrammes

ou peut-être bien plus que ça : comme s’ils étaient vraiment en chair & en os… dématérialisés là & rematérialisés ici…

j’ai dit sept « vieillards » mais peut-être pas si vieux ? ils avaient forme humaine… ils avaient le crâne chauve… ils se tenaient un peu voûtés… mais en fait leur « peau » n’était pas ridée : en regardant mieux ça n’était pas de la peau… plutôt des écailles… mais hors de question pour moi de les approcher ! j’étais cloué sur place… pas de peur… non… plutôt pétrifié par un sentiment d’étrangeté indicible

 

ils fixaient John Smith & je me doutais qu’il réagissait à leur présence… même de dos il semblait enfin actif

ils avaient l’air en conversation… mais je n’entendais rien… télépathie ! ils communiquaient par la pensée !

je n’étais même pas surpris que John Smith soit en relation avec des êtres venus visiblement d’ailleurs que de la Terre… je m’étais si souvent dit qu’il n’avait d’humain que l’enveloppe corporelle, que j’ai admis instantanément qu’il taille une bavette avec des extra-terrestres !

& puis ils ont disparus dans leur brouillard

j’ai eu l’impression de me réveiller… j’avais peut-être rêvé tout ça ? combien de temps ?

 

John Smith était toujours assis en tailleur à la même place

souplement il se mit sur ses pieds & fit demi-tour pour me faire face & je sus qu’il me voyait… & je sentis que non seulement il me voyait, mais qu’il me sondait dans ce que j’avais de plus intime pensée… il lisait dans mon esprit plus avant que moi-même dans mon sommeil le plus profond… il ne me volait rien… il naviguait dans mon cerveau de connexion en connexion à la vitesse de la lumière & percevait ce que j’avais enfoui en moi au point de l’ignorer moi-même

ses yeux était deux fenêtres sur l’Univers : j’y vis les forces se rassembler dans une grande nuit & un grand silence… j’y vis naître la lumière… j’y vis l’explosion originelle… j’y vis les galaxies se former & se déplacer à leur vitesse folle & repousser les confins de l’Univers… des milliards d’étoiles naissaient puis explosaient silencieusement dans la nuit sidérale

 

& John Smith m’ouvrit son esprit

& saisi d’un vertige sans nom j’y plongeai

 

né voici des milliers d’années d’un homme & d’un femme John Smith n’avait plus d’âge

né d’un homme qui se battait contre les tigres farouches pour leur dérober leurs proies

né d’un femme qui avait crié en le mettant au monde à l’ombre d’un arbre aux vastes branches par un jour de soleil aveuglant

John Smith n’avait jamais parlé… n’avait jamais crié

contre l’avis du shaman du clan, ses parents l’avaient gardé en vie… l’avaient protégé

il avait grandi & pris de la force à l’écart des autres enfants qui le craignaient : le shaman n’avait-il pas prédit qu’il serait une malédiction pour le clan ?

une nuit que l’orage éclatait & que la foudre enflammait des arbres proches le clan avait sorti de force John Smith & ses parents de leur abri fait de peaux d’animaux & les avait trainés sous l’Arbre des Ancêtres pour leur trancher la gorge avec le couteau du rituel

tout le monde criait dans cette nuit terrible, & jamais depuis des milliers d’années John Smith n’avait oublié les râles de ses parents égorgés comme des animaux de sacrifice

pendant que des hommes & des femmes le maintenaient il vit leurs vies s’échapper dans des jets de sang que la pluie battante mélangeait à la terre

il vit l’amour de ses parents s’enfuir avec leurs dernières forces

John Smith ne pouvait hurler sa peur & sa rage

pourtant un cri monta en lui & il crut que son crâne explosait

toutes les mains qui le tenaient prisonnier lâchèrent prise & il vit ses tortionnaires s’affaisser

morts

il se tourna vers le clan effrayé & le shaman qui lui lançait des imprécations en traçant dans l’air des signes mystérieux avec le couteau ruisselant du sang de ses parents

alors il fixa le shaman en premier

& le shaman s’écroula

mort

puis il les regarda dans les yeux les un après les autres

les uns après les autres ils tombèrent sans vie sur le sol

tous y passèrent : hommes femmes enfants

tous

 

la pluie tombait toujours dans cette nuit qui ne finissait pas

il allongea côte à côte les dépouilles de ses parents & les recouvrit de pierres

& il laissa les autres pour qu’ils pourrissent & que les charognards s’en repaissent

 

à compter de cette nuit d’horreur John Smith fut toujours seul

 

John Smith qui n’avait pas été un enfant comme les autres ne fut pas un homme comme les autres

il fut l’objet d’une double malédiction : il fut un survivant… l’unique survivant de sa famille… l’unique survivant de son clan… & il fut condamné à la vie éternelle

 

se battant contre les éléments d’une nature jamais domptée… luttant contre les animaux sauvages qui ne voyaient en lui qu’une proie… résistant aux autres hommes qui craignaient celui qui n’était pas comme eux

 

il vit les âges se succéder… les paysages se modifier… les glaces affluer puis refluer… les forêts recouvrir les plaines puis régresser… il vit les humains au travail inventer de nouvelles techniques pour s’adapter à leur environnement puis adapter cet environnement à leurs besoins… & ce qui changeait le moins c’était bien les humains : toujours à le rejeter… le pourchasser

 

il survécut en se servant de ses mains & de son esprit qui s’aiguisait siècle après siècle… il n’apprit rien des humains : son savoir se forgea comme une arme défensive par l’observation du ciel & des astres… la civilisation devint mécanique mais jamais il n’utilisa un engin de fabrication humaine… aucune révolution technologique ne l’affecta… aucun des bouleversements que les sociétés humaines causèrent ne l’affectèrent… les hommes occupèrent presque toute la surface de la planète… manquèrent plusieurs fois de s’anéantir dans des guerres terribles… rien ne l’atteignait : ce qui l’approchait se fondait en lui

il enregistra tout sans une seule fois porter un jugement… sans même analyser : logique… sentiment… désir… émotion… il était insensible au sol qu’il foulait… à l’air qu’il respirait

 

il ne fut ni agriculteur ni marin… ni aventurier ni scientifique… il ne se lia jamais à qui que ce fut… à aucune communauté humaine… les notions de famille… d’enfants… d’amis… lui étaient étrangères autant qu’à un minéral au milieu du désert

réfugié en lui-même il devint invisible aux autres BONG BONG

 

jamais John Smith ne fut esclave du Temps… il ne comptait pas le Temps… je ne pus saisir tout ce qu’il me transmis : mon intellect n’en avait ni la force ni l’étendue suffisantes… c’était comme s’il se déplaçait dans une dimension différente

John Smith naviguait dans les étoiles… sans formules mathématiques… sans prothèse technologique… courbant le Temps & l’Espace autour de lui… aussi naturellement & inconsciemment qu’il respirait

on n’attend pas d’une plante qu’elle explique pourquoi ou comment elle se tourne vers le Soleil… il ne fallait pas attendre de John Smith qu’il définisse ou explique John Smith

 

je ne peux dire ce que John Smith savait : mon pauvre cerveau ne m’a pas permis d’accéder à la moindre parcelle de compréhension de ce que contenait son esprit… & surtout je crois qu’en fait il ne savait rien : John Smith avait emmagasiné comme une bande magnétique ce que ses extraordinaires voyages aux origines de l’Univers -& même avant- lui avaient révélé

 

John Smith n’était seulement unique sur Terre : il était unique dans toute notre galaxie… je vis dans son esprit que les Visiteurs l’avaient repéré alors qu’il était adulte depuis des siècles… à des milliards de galaxies de la nôtre ils avaient perçu les ondes particulières émises par son cerveau & les qualités que celui-ci possédait… dans chaque galaxie la probabilité qu’un être aux mêmes qualités existe est de UN… & depuis des millions d’années ils développaient un réseau de créatures plus étranges les unes que les autres à mes yeux… mais je lus dans l’esprit de John Smith qu’il ne s’étonnait de rien

 

tous ces êtres mystérieux restaient connectés en permanence, échangeant les données qu’ils recueillaient au cours de leur navigation entre les étoiles

 

pour eux la vie & la mort des étoiles semblaient des péripéties… ils avaient vu les galaxies se constituer… s’entrechoquer… fusionner… ils voyaient les forces invisibles matière première de notre Univers… ils savaient déjà comment il se fondrait dans un autre univers pour en former un plus inconcevable encore

 

John Smith n’est pas l’avenir de l’humanité… il est tellement plus, que mon imagination ne peut l’évoquer

 

invisible aux humains, John Smith n’est pas un fantôme : il est le représentant de la Voie Lactée, destiné à permettre qu’elle s’unisse avec une autre galaxie… cela prendra des milliards d’années, & le moment venu John Smith fusionnera avec un autre être remarquable pour devenir une nouvelle entité qui partira à son tour à la recherche de son double… & l’Univers continuera de s’étendre jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’UN… alors une combinaison prodigieuse fera basculer notre univers vers un autre… & je compris dans un impensable vertige que l’escalier n’a pas de fin : marche après marche il se poursuivra & chacun de nos atomes continuera sa course dans les espaces infinis pour se recombiner éternellement avec d’autres, & si aujourd’hui vous me demandez s’il y a quelque chose au-delà de notre mort poussiéreuse ? je peux tout de même répondre ceci : nous sommes dans une histoire contée par un idiot… pleine de bruit & de fureur… mais elle a un sens : je n’attends rien de ma petite existence, mais JE SAIS désormais que nous sommes dans un long, un très long voyage, un voyage inouï qui ne finit jamais




pourquoi 1971 ? parce que c'est cette année-là qu'on découvrit pour la première fois un trou noir (dans la constellation du Cygne)


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épisode 3 ICI

John Smith qui n’avait pas été 1 enfant comme les autres ne fut pas 1 homme comme les autres

il fut l’objet d’1 double malédiction : il fut 1 survivant… l’unique survivant de sa famille… l’unique survivant de son clan… & il fut condamné à la vie éternelle

 

se battant contre les éléments d’1 nature jamais domptée… luttant contre les animaux sauvages qui ne voyaient en lui qu’1 proie… résistant aux autres hommes qui craignaient celui qui n’était pas comme eux

 

il vit les âges se succéder… les paysages se modifier… les glaces affluer puis refluer… les forêts recouvrir les plaines puis régresser… il vit les humains au travail inventer de nouvelles techniques pour s’adapter à leur environnement puis adapter cet environnement à leurs besoins… & ce qui changeait le moins c’était bien les humains : toujours à le rejeter… le pourchasser

 

il survécut en se servant de ses mains & de son esprit qui s’aiguisait siècle après siècle… il n’apprit rien des humains : son savoir se forgea comme 1 arme défensive par l’observation du ciel & des astres… la civilisation devint mécanique mais jamais il n’utilisa 1 engin de fabrication humaine… aucune révolution technologique ne l’affecta… aucun des bouleversements que les sociétés humaines causèrent ne l’affectèrent… les hommes occupèrent presque toute la surface de la planète… manquèrent plusieurs fois de s’anéantir dans des guerres terribles… rien ne l’atteignait : ce qui l’approchait se fondait en lui

il enregistra tout sans 1 seule fois porter 1 jugement… sans même analyser : logique… sentiment… désir… émotion… il était insensible au sol qu’il foulait… à l’air qu’il respirait

 

il ne fut ni agriculteur ni marin… ni aventurier ni scientifique… il ne se lia jamais à qui que ce fut… à aucune communauté humaine… les notions de famille… d’enfants… d’amis… lui étaient étrangères autant qu’à 1 minéral au milieu du désert

réfugié en lui-même il devint invisible aux autres

 

jamais il ne fut esclave du Temps… il ne comptait pas le Temps… je ne pus saisir tout ce qu’il me transmis : mon intellect n’en avait pas la force ni l’étendue suffisantes… c’était comme s’il se déplaçait dans 1 dimension différente

John Smith naviguait dans les étoiles… sans formules mathématiques… sans prothèse technologique… courbant le Temps & l’Espace autour de lui… aussi naturellement & inconsciemment qu’il respirait

on n’attend pas d’1 plante qu’elle explique pourquoi ou comment elle se tourne vers le Soleil… il ne fallait pas attendre de John Smith qu’il définisse ou explique John Smith


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épisode 1 ICI
épisode 2 ICI

John Smith était toujours assis en tailleur à la même place

souplement il fit demi-tour pour me faire face & je sus qu’il me voyait… & je sentis que non seulement il me voyait mais qu’il me sondait dans ce que j’avais de plus intime pensée… il lisait dans mon esprit plus avant que moi-même dans mon sommeil le plus profond… il ne me volait rien… il naviguait dans mon cerveau de connexion en connexion à la vitesse de la lumière & percevait ce que j’avais enfoui en moi au point de l’ignorer moi-même

ses yeux était deux fenêtres sur l’Univers : j’y vis l’explosion originelle… j’y vis les galaxies se former & se déplacer à leur vitesse folle & repousser les confins de l’Univers… des milliards d’étoiles naissaient puis explosaient silencieusement dans la nuit sidérale

 

& John Smith m’ouvrit son esprit

& saisi d’1 vertige sans nom j’y plongeai

 

né voici des milliers d’années d’1 homme & d’1 femme John Smith n’avait plus d’âge

né d’1 homme qui se battait contre les tigres farouches pour leur dérober leurs proies

né d’1 femme qui avait crié en le mettant au monde à l’ombre d’1 arbre aux vastes branches par 1 jour de soleil aveuglant

John Smith n’avait jamais parlé… n’avait jamais crié

contre l’avis du shaman du clan ses parents l’avaient gardé en vie… l’avaient protégé

il avait grandi & pris de la force à l’écart des autres enfants qui le craignaient : le shaman n’avait-il pas prédit qu’il serait 1 malédiction pour le clan ?

1 nuit que l’orage éclatait & que la foudre enflammait des arbres proches le clan avait sorti de force John Smith & ses parents de leur abri fait de peaux d’animaux & les avait trainés sous l’arbre des ancêtres pour leur trancher la gorge avec le couteau du rituel

tout le monde criait dans cette nuit terrible & jamais depuis des milliers d’années John Smith n’avait oublié les râles de ses parents égorgés comme des animaux de sacrifice

pendant que des hommes & des femmes le maintenaient il vit leurs vies s’échapper dans des jets de sang que la pluie battante mélangeait à la terre

il vit l’amour de ses parents s’enfuir avec leurs dernières forces

John Smith ne pouvait hurler sa peur & sa rage

pourtant 1 cri monta en lui & il crut que son crâne explosait

toutes les mains qui le tenaient prisonnier lâchèrent prise & il vit ses tortionnaires s’affaisser

morts

il se tourna vers le clan effrayé & le shaman qui lui lançait des imprécations en traçant dans l’air des signes mystérieux avec le couteau ruisselant du sang de ses parents

alors il fixa le shaman en premier

& le shaman s’écroula

mort

puis il les regarda dans les yeux les 1 après les autres

les 1 après les autres ils tombèrent sans vie sur le sol

tous y passèrent : hommes femmes enfants

tous

 

la pluie tombait toujours dans cette nuit qui ne finissait pas

il allongea côte à côte les dépouilles de ses parents & les recouvrit de pierres

& il laissa les autres pour qu’ils pourrissent & que les charognards s’en repaissent

 

à compter de cette nuit d’horreur John Smith fut toujours seul


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épisode 1 ICI


ma curiosité était passée… je ne ressentais plus qu’1 engourdissement général à regarder ce type silencieux & immobile… moi qui ai pourtant des habitudes régulières je ne ressentais même pas la faim… j’avais fumé près de la moitié de mon tabac & ma pipe était si brûlante que je ne pouvais la tenir par le fourneau

j’ai regardé ma montre à la lueur de mon briquet : vingt-trois heures ! onze heures du soir ! on était là depuis plus de six heures ! je ne m’étais pas rendu compte du temps passé !

 

est arrivé le moment où j’ai vaguement distingué 1 sorte de brouillard à deux mètres environ devant John Smith… cette brume curieuse ondulait & se compactait assez rapidement & subitement sept vieillards étaient là ! debout !

je me souviens m’être dit rapidement : si ce sont les sept nains moi je suis Blanche-Neige !... mais j’étais si stupéfait de cette apparition que je ne me suis même pas trouvé drôle… j’essayais de bien les voir mais c’était malaisé : ils vibraient comme sur 1 mauvaise retransmission télévisée… mieux que ça en fait : ils étaient en trois dimensions… aujourd’hui je connais le mot -& n’importe quel môme de dix ans aussi- mais à l’époque seuls les spécialistes devaient connaître ça : j’avais devant moi des projections holographiques… des hologrammes

ou peut-être bien plus que ça : comme s’ils étaient vraiment en chair & en os… dématérialisés là & rematérialisés ici…

j’ai dit sept « vieillards » mais peut-être pas si vieux ? ils avaient forme humaine… ils avaient le crâne chauve… ils se tenaient 1 peu voûtés… mais en fait leur « peau » n’était pas ridée : en regardant mieux ça n’était pas de la peau… plutôt des écailles… mais hors de question pour moi de les approcher ! j’étais cloué sur place… pas de peur… non… plutôt pétrifié par 1 sentiment d’étrangeté indicible

 

ils fixaient John Smith & je me doutais qu’il réagissait à leur présence… même de dos il semblait enfin actif… ils avaient l’air en conversation… mais je n’entendais rien… télépathie ! ils communiquaient par la pensée !

je n’étais même pas surpris que John Smith soit en relation avec des êtres venus visiblement d’ailleurs que de la Terre… je m’étais si souvent dit qu’il n’avait d’humain que l’enveloppe corporelle que j’ai admis instantanément qu’il taille 1 bavette avec des extra-terrestres !

& puis ils ont disparus dans leur brouillard

j’ai eu l’impression de me réveiller… j’avais peut-être rêvé tout ça ?


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celui qui vous dirait qu’il a connu –voire « bien connu »- John Smith serait 1 menteur ! nous montrons à chacun 1 facette de nous-mêmes & l’ensemble du puzzle reste inconnu à tous… & probablement à nous-mêmes !

John Smith ne montrait rien : voir c’est recevoir le reflet de ce qui est projeté… à sa façon John Smith ne renvoyait rien

lui adresser la parole était 1 gageure : il ne fallait pas être face à lui ni croiser son regard… de la fenêtre de mon bureau qui donnait sur la rue combien en ai-je vu lui adresser la parole & rester plantés là hébétés en se demandant ce qu’ils avaient dit & à qui ?

il vivait si renfermé en lui-même qu’il absorbait tout : lumière, paroles, pensées… & que rien n’échappait à cette force d’attraction dont il était apparemment inconscient

ce qui l’entourait semblait irrésistiblement attiré par lui & s’y dissoudre pour ne jamais reparaître

de ce que j’en voyais je ne crois pas qu’il ai répondu 1 seule fois… je me demande même s’il avait entendu ?

John Smith était le nom que je lui donnais quand je pensais à lui… & je crois que beaucoup firent comme moi… parce qu’on n’a jamais su qui il était ?… comment il se nommait ?

quand est-il apparu ? même la mémoire a effacé cela… je suis incapable de dire s’il a toujours été là ?... ou même s’il n’a jamais été là ?

 

en 1971 je vivotais... faisant publier dans le journal local de petits textes… tantôt billets d’humeur tantôt courtes nouvelles… j’habitais la maison que mes parents m’avaient léguée… mes besoins étaient réduits… mes légumes venaient de mon jardin que j’entretenais quotidiennement… mon seul luxe c’était -c'est encore aujourd'hui- mon tabac : dès le début d’après-midi où j’allume ma première pipe jusqu’au soir où je me couche je bourre pipe sur pipe en les alternant pour les laisser refroidir

avec cette vie bien modeste je gérais mon temps comme bon me semblait

 

c’est ainsi qu’un jour –vers seize heures- je suis sorti avec l’idée bizarre de suivre John Smith

remarquez : ça n’est pas plus bizarre que de voir 1 fois de plus 1 automobiliste manquer de renverser John Smith traversant la chaussée sans conscience du danger & de voir ensuite le chauffeur se gratter la tête en se demandant pourquoi il a stoppé au milieu de la rue !

j’ai vite décroché ma vieille veste près de la porte & suis sorti pour le rejoindre

je laisse toujours 1 pipe & 1 paquet de tabac dans 1 poche… alors en marchant je me suis préparé 1 pipe… je l’ai bien calée entre mes dents & j’ai accéléré le pas… car autre chose caractérisait John Smith… c’était son allure : il semblait déambuler comme 1 promeneur oisif & pourtant j’ai été obligé de ranger ma pipe pour mieux respirer à cause de la cadence que cette filature m’imposait !

il est sorti de la ville par l’unique route

il faut dire que la rue principale qui traverse de part en part notre cité ne fait pas 1 kilomètre de long !... la plupart de mes concitoyens habitent dans leurs fermes… ils ne viennent pas en ville tous les jours… ils descendent au ravitaillement avec leur pick-up …  on ne se rassemble tous que lors des fêtes annuelles… parfois je me dis même qu’1 « étranger » qui s’arrête chez nous ne peut être que quelqu’1 qui s’est égaré !

John Smith était toujours à pied… au bout de trente minutes nous étions en pleine campagne vraiment à l’écart de tout… je n’entendais même plus les tracteurs dans les champs… il a grimpé sur 1 colline & là il s’est assis en tailleur & il n’a plus bougé

pas 1 fois il ne s’était retourné

je me suis arrêté à deux mètres derrière lui… il devait forcément m’entendre ! j’avais le souffle court : la pipe & le manque d’exercice ne me faisaient pas du bien ! pourtant il est resté immobile… avait-il les yeux ouverts ? contemplait-il les bois & les champs qui couvraient le paysage à perte de vue ?

je me suis assis également : mais pas assez souple pour m’asseoir en tailleur j’ai choisi 1 bonne grosse pierre comme siège… au bout de dix minutes je n’en pouvais plus de sentir les arêtes me couper la circulation sanguine dans les fesses habituées au douillet coussin de mon fauteuil de bureau & je me suis redressé

il ne bougeait toujours pas… j’ai ressorti ma pipe & je l’ai rallumée

la brise l’a enveloppé 1 instant de ma fumée mais il n’a pas réagi… je n’en fus pas surpris

je savais déjà qu’il était insensible à ce qui l’environnait… c’était l’environnement qui réagissait à sa présence : pas le contraire

on pouvait savoir qu’il était là rien qu’en observant autour de lui les oiseaux devenir silencieux & battre des ailes pour s’éloigner

j’ai marché 1 peu pour me dégourdir les jambes mais sans passer devant lui

le soleil s’est couché… je ne m’étais pas rendu compte que plusieurs heures avaient passé

 

les étoiles ont commencé à briller

John Smith a levé la tête.. c’était son premier mouvement depuis qu’il était là

& il s’est à nouveau figé


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la Nuit

 

quand le Temps est suspendu

quand le monde assoupi

règle ses comptes avec son inconscient

certains veillent

 

les comptes sont plus longs à faire

ils ne dorment pas

ils guettent

 

la bouche brûlée par le tabac

les yeux fixés sur l'Immobile

 

la Réalité transpire

& l'Univers brasse toujours ses échos immémoriaux


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Ish & Isha
par la terre modelés de la terre
Adam Poussière de la terre
Havah la Vivante


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            il m’arrive de sauter le déjeuner mais aujourd’hui j’ai le temps de manger…& j’ai les crocs… c’est peut-être de sentir que quelque chose se prépare

je vais à pinces au bistrot au coin de la rue qui s’affiche comme Brasserie-Restaurant… c’est prétentieux mais beaucoup font ça maintenant… ça sonne mieux… c’est à la mode…

à côté de moi 1 grand type qui a garé son 4x4 juste devant la brasserie… environ mon âge… il en est au café… il a gardé sur lui sa veste de chasse… il porte des bottillons aux pieds… le look baroudeur… 1 vrai mâle moderne… lui manque plus que la queue de cheval sur la nuque pour profiter des derniers cheveux qui s’accrochent encore avant qu’on lui vole… merde ! gagné : il porte une queue de cheval… il sort d’1 poche 1 petite boite verseuse de sucrettes… je ne suis pas très au courant… c’est sans doute que pour les aventuriers d’aujourd’hui dans la jungle des villes & la savane du stress du bureau la boite de sucrettes dans la poche a remplacé le Zippo ?... & le téléphone portable à la ceinture a remplacé le pistolet de John Wayne en guise de symbole phallique ?...

à part ça quand je me suis envoyé deux paires de côtelettes d’agneau grillées & 1 demi-bouteille de Médoc honorable je vois la vie avec bonhomie… affable je suis… oui c’est ça : affable

ecce homo

j’ai le temps d’aller au cinéma… rue des Ecoles ils repassent La nuit du chasseur en vélo

je vais me faire plaisir

 

     quand je sors toujours ce temps de merde… froid & pluvieux… comment ça n’aurai pas d’influence sur le moral 1 météo pareille ? on est au chaud installé dans 1 fauteuil en velours transporté en d’autres lieux en d’autres temps & bam ! on sort & on est giflé par 1 vent glacial qui vous jette des seaux d’eau à la figure ! la dégringolade est dure… l’enchantement est tranché net ! 1 vrai coup de hache ! putain que j’aime pas ça !… d’1 autre côté je suis incapable de vivre ailleurs que sous un climat pourri… je m’emmerde sous le soleil… 1 semaine ça va… pas plus… après on se rend vite compte que les emmerdes sont les mêmes partout & le sourire chantant en vitrine fatigue vite… sous la plage les pavés dans la gueule ! moi y’m’faut de l’obscur ! de la brume ! du crachin ! des embruns ! 1 climat pour les têtus ! les récalcitrants ! les rétifs ! les indociles ! ceux qui sont poussés

 

qui se sentent obligés de lutter sans même savoir pourquoi


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lorsqu'ils atterrirent sur la vieille planète les données anciennes conservées dans le Cerveau Central ne les avait pas préparés aux odeurs... à la lumière... à cette couleur verte aux tons innombrables... mais les robots ne connaissaient de la poésie que des bits clignotant dans leurs processeurs... ils enregistrèrent les modifications atmosphériques... la composition de l'air... le taux de radiations... & envoyèrent le tout au Cerveau Central qui analysa...
le retour sur Terre devenait envisageable avec 82% de probabilités favorables... il lança le programme de Retour de Cryogénisation prévu voici maintenant trois-cent-cinquante-deux années


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la Ville est nerveuse… l’excitation de la Ville semble gagner tout le monde tout le temps… sauf moi… je ne marche pas à l’allure des Autres… je flâne… les mains dans les poches… la pipe à la bouche… néons fulgurants… murs tagués… feux tricolorisés… automobiles aveugles… des grands des petits des gros des maigres des minces blonds bruns roux… cheveux longs cheveux courts crânes rasés… mèches collées au gel… piercings qui trouent les peaux… peaux sombres peaux claires… les filles… oh les filles !... ces filles verticales qui arpentent les trottoirs gras… manucurépilées… botoxées… aux hanches qui ondulent… aux jambes gymnastiquées… aux seins luminescents… aux lèvres brillantes… aux bijoux éclatants… des grandes des petites des rousses des blondes des brunes… toutes & tous qui me visent sans me voir… je suis dans 1 autre rythme temporel… ça foisonne ça grouille ça fourmille ça serpente ça coléoptère ça termite ça chenille… 1 fièvre sinistre agite la Ville… les cours de la bourse montent & dégringolent à vitesse électronique… la mode du lendemain a déjà remplacé la mode du jour… mille métros vomissent leur contingent d’automates… dix guerres se déclenchent & s’achèvent chaque seconde… cent tours s’érigent à la minute… mille tramways circulent à 1 vitesse folle… dix mille portes automatiques s’ouvrent & se ferment à 1 cadence d’usine… dix mille enseignes clignotent mille fois par seconde… les dix mille nouvelles fraîches de la minute à venir remplacent les dix mille nouvelles obsolètes de la minute précédente… cent mille lampadaires riment avec cent mille dromadaires… trois millions d’escalators montent & descendent leur chargement d’humains laborieux comme emportés par 1 tornade… 1 milliard de satellites balancent leur sauce dans des torrents d’ondes qui me grillent l’encéphale… dix milliards d’antennes balancent leur sauce qui me grille l’encéphale… cent milliards de radios balancent leur sauce qui me grille l’encéphale… mon cerveau liquéfié absorbe toute cette merde comme 1 serpillière plongée dans 1 égout synectique triste ragoût & ces sacrés talons aiguilles qui me percent le crâne comme autant de poinçons sur mon cortex & je vois les étoiles dans la pollution lumineuse…  comment je peux voir les étoiles là-dedans ?! je vois les comètes… il faut 1 mort pour 1 vie ! les rats fuient le ragoût de la Méduse… par centaine de milliards… ils ne discutent pas les ragoûts & les couleurs… les dégoûts & les douleurs… les virus s’étendent & transmutent à la vitesse de la lumière… & je me traine au milieu de tout ça… mes gestes sont lents… si lents… personne ne remarque que je suis si lent… je flotte… je m’évade… je ne peine plus… j’ai le flanc droit ouvert & par cette blessure s'échappe 1 filet de fumée 1 fumet de filet le corps coupé en deux par 1 lame de fond de vérité je ne sens pas la métamorphose qui se poursuit & le fossé qui s'élargit entre moi & la vie entre moi & la planète… mon corps se décompose & l'odeur est insoutenable & porteuse de germes mortels des orants prient à hautre voix quel est donc ce mystère vacillant comme 1 songe qui sombre à jamais dans l'oubli ? les offrandes propitiatoires les sacrifices les sacrilèges rien n'a suffit… le Balancier est entré dans la vie de l'Homme… rien n'a suffit ou bien ça n'était pas approprié… les sinistres mandibules se rapprochent… le Temps s’arrête… je plane dans 1 vide obscur… les mandibules grossissent… grossissent…

CRAAAC !



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