la terre si sèche laisse l’eau ruisseler... au bas de la pente les ruisseaux se forment... ils
grossissent se rejoignent... la pluie tombe toujours... les fleuves en crue débordent & bouillonnent en se jetant dans la mer qui se gonfle... sur la Pangée ultime !...
du haut de ma montagne je vois la planète se réduire à 1 vaste étendue d’eaux en colère !... &
toujours assis sur mon cul bien au sec je reste seul !... pensif... il ne reste qu’un seul trou du cul au monde & c’est le mien !... mais rien à becqueter... j’ai plus rien à
chier !... sauf si j’apprends à pêcher !... avec mes mains ! j’attrape 1 baleine par la queue & la croque !... avec ça je pense pouvoir tenir 1 mois... peut-être que d’ici
là le niveau de l’unique océan aura baissé ?... je n’ai plus tellement la notion du temps... la planète emportée dans la course des galaxies continue de tourner sur elle-même & autour de
son étoile... tout ça est d’un tel ridicule !...
aujourd’hui j’ai dit à Tom que c’est moi qui faisait les livraisons... il a voulu savoir
pourquoi... mais je n’ai pas de comptes à lui rendre...
alors j’ai pris la camionnette & je suis sorti de la ville...
pas besoin d’aller loin pour trouver le désert : on fait 1 km sur la rue centrale plein
nord & on y est !
mais pour voir quoi ?... le désert tout autour & Alamogordo au loin...
1 bagnole récente & pourtant toute rouillée... c’est tout ce que j’ai
trouvé...
la chaleur est toujours aussi accablante... le soleil m’ébloui & je n’ai pas mes lunettes de
soleil...
va même falloir que je passe chez moi me changer : mes vêtements sont trempés de
sueur...
c’est en me rapprochant d’Alamogordo que je comprends le détail qui me chiffonne depuis tout à
l’heure : où sont les poteaux & les câbles électriques ? il faut bien que l’électricité vienne de quelque part ?... & les poteaux téléphoniques ?.. il n’y a rien à
perte de vue !
les Joueurs se regardent & s’interrogent...
- il n’aurait pas dû voir cette carte !...
- non... mais son inconscient a été plus fort que le conditionnement...
- ça prouve ce que je vous dit depuis le début du Jeu : ce traitement n’est pas au
point ! il devait être définitif
- nous ne pouvons pas le laisser ainsi... bientôt il va recommencer à se
souvenir...
- oui... il va encore falloir le transférer...
il se passe des choses bizarres... j’ai des idées tordues qui me viennent... comme
si je faisais des cauchemars éveillés...
parfois quand je traverse la rue j’ai l’impression de ne pas reconnaître la
ville...
pourtant tout à l’air à sa place...
mais quelque chose me dit que c’est TROP... trop à sa place... ça « sonne » trop juste...
je marchais dans la rue principale & 1 grande feuille de papier froissée en
boule est venue contre mes jambes poussée par le vent...
je ne comprends pas cette carte... il y a bien quelques noms que je connais :
Washington... Alamogordo évidemment... mais je ne comprends pas... c’est quoi ce « projet Trinity » ?... jamais entendu parler... j’ai demandé à Tom ce matin s’il en avait entendu
parler ? il a blanchi d’1 coup & m’a demandé où j’avais entendu ce nom ?... j’ai fait 1 réponse vague comme quoi ça devait être à la radio... mais j’ai bien vu qu’il se doutait de
mon mensonge... il s’est repris & a tenté de donner le change en plaisantant sur le bourbon du soir dont je ne devais pas abuser... mais je crois que j’ai eu raison de ne montrer la carte à
personne...

pas de souvenirs mais des impressions... ça oui... & les gens me connaissent... & me reconnaissent... DONC je suis bien là...
à 9h00 Kate & Paul arrivent... comme tous les matins... moi j’ai déjà mis en place les
fruits & légumes du jour... ils vont chacun prendre 1 balai... y’en aura pour 10 mn... ensuite Kate s’installera à la caisse... Paul & moi pourrons nous occuper des client(e)s... parfois
il faut les livrer... c’est plutôt Paul qui prend le vieux Ford... il ne le martyrise pas trop & ne perd pourtant pas de temps...
pendant ce temps moi je fais l’article... ou je procède à de petites réparations sur
l’électroménager qu’on me confie... on fait vraiment 1 peu de tout
j’allume le poste de radio... on y rediffuse des extraits d’1 show avec les Andrews Sisters
entre deux publicités pour des cigarettes...
je ne sais pas où j’ai appris à réparer les appareils électriques mais je m’en tire bien... mes
gestes sont automatiques & précis... je détecte vite les causes de pannes... mais il faut reconnaître que lorsque c’est du matériel de marque ALAMOGORDO c’est rarement grave... je suis content de travailler pour 1 bonne marque
l’usine n’est pas très loin... juste à la sortie de la ville... j’ai passé 1 accord avec eux
pour qu’ils apposent ALAMOGORDO sur les appareils... je pense qu’ils travaillent pour d’autres enseignes dans d’autres villes... ils ne sont
pas très nombreux à travailler à l’usine... tous d’ici
en fait on se débrouille très bien pour se passer de sortir de la ville
c’est 1 petite ville provinciale américaine typique de 1945 & nous y vivons en paix

8h30 a-m... en me rendant comme tous les matins au magasin Alamogordo dans la rue principale j’observe que la température est toujours aussi chaude... & l’air est sec... quel été !...
madame Smith me salue de sa fenêtre... je sais qu’elle me guette... dès que je soulève le rideau de fer elle doit enfiler ses bottines... le temps que j’ouvre en grand les portes pour aérer &
elle a sûrement déjà son cabas dans la jointure du coude gauche & la clé de sa porte dans la main droite...
dans cette petite ville les gens ont chacun leurs habitudes & n’en varient
jamais...
quand j’ai rentré par la porte de la réserve les légumes frais que Tom a laissé soigneusement à
l’ombre –il a dû être pressé ce matin pour ne pas m’avoir attendu- madame Smith m’attend déjà dans l’allée centrale...
c’est pas 1 très grand magasin mais on y trouve de tout... pour le reste les gens produisent
eux-mêmes leurs salades... cuisent leur pain... le lait frais ils se le font livrer chaque matin en échange des bouteilles vides...
je n’ai pas à me plaindre... grosso modo on s’habille Alamogordo... on mange Alamogordo... je
parraine l’équipe de Pom-Pom Girls du club local de base-ball... chaque année je leur offre les tee-shirts blancs que j’ai fait marquer devant : ROCKETS ! & derrière : ALAMOGORDO
vous pourriez vérifier : tous mes vêtements portent 1 étiquette ALAMOGORDO... sauf mes
chemises : l’étiquette m’irrite la nuque... surtout en été
en fait je ne me suis pas foulé pour trouver mon enseigne : c’est le nom de notre cité...
j’y suis né & ne l’ai jamais quittée... j’ai même pensé m’y marier à 1 époque... mais Mary a disparu... mes parents aussi... je crois... c’est curieux parce qu’en fait JE SAIS que je vis ici mais je n’ai pas vraiment de souvenirs...


je me demande si la Mort est bonne ?... si finalement ces 2 anges n’en sont pas qu’1 ?... les deux faces de notre ange gardien qui nous accompagne depuis
notre naissance jusqu’à ce que l’heure ait sonné... je me souviens vaguement être mort... je crois... était-ce l’heure ?...
lorsqu'au dehors la Nuit se déchire souvent des êtres errent... qui n'ont pas trouvé de refuge... ils
avancent en aveugles... gémissant en tâtonnant l'air de rien
quand le soleil rouge pointe enfin les rues ne sont plus que charniers des corps des imbéciles... femmes
ou hommes... qui n'ont rien découvert...
les corps sont mutilés par 1 réalité supérieure...
les caniveaux sont des ruisseaux bouillonnants d'un sang comme de la lave en fusion & qui se tarissent
peu à peu avec le lever du jour...
les corps sont vite redevenus cendres... les rues sont prêtes pour observer la plaine autour de moi &
ses palpitations nocturnes qui entrent dans mon être comme un carnaval planétaire... un vent d'éternité
je ne suis qu’1 conscience… remontant le long de la ligne de fuite jusqu’au grain originel…
& je comprends…
nous sommes issus d’1 cri nous nous achevons dans 1 souffle…
toutes les formes de la Matière qui n’est pas encore sont issues du même composant avant qu’il se
démultiplie & se diversifie… le bois de la table sur laquelle je me penchais pour écrire… l’encre de mon stylo qui séchait sur la page… la fumée de ma pipe qui me brouillait les yeux… la
musique de Coltrane qui berçait mes nuits blanches… l’océan qui grondait jusqu’à ma fenêtre entrouverte… le cri d’1 rapace dans la nuit… elle qui dormait dans la chambre tiède… les chiffres
lumineux du radioréveil dans la pénombre…
(tout n’est qu’onde… vibration…)
Derniers échos de l'espace