les choses sont ainsi… elles se délitent… & pour la première fois je remarque la peinture qui a sauté à certains angles des murs : là où je cogne régulièrement mon sac quand je rentre, le plâtre apparaît… les portes noircies là où se posent toujours mes mains… les peintures qui avaient été neuves un jour sont défraîchies… les reproductions de tableaux sont décolorées… elles avaient déjà peu de fidélité par rapport aux originaux mais alors maintenant !... ici le tapis a perdu des franges… & puis il y a quelques tâches qui ne sont jamais parties… tout se dégrade… dans la cuisine la peinture se craquèle au-dessus de la gazinière…
je remarque tout ça aujourd’hui… la modification a été insensible… entropie… mais pour qui ?... cet appartement est mon portrait de Dorian Gray : il reflète le temps qui a passé… mon temps qui s’achève… je vois tout cela subitement… comme si un voile sur mes yeux se soulevait… quarante années dans cet appartement qui surgissent d’un coup & qui s’abattent sur moi
la petite araignée dans l’angle du plafond au-dessus de la bibliothèque tisse sa toile… patient petite Pénélope affairée… ou bien une des trois sœurs filandières qui m’annonce mon destin ?... le fil de sa toile est plus solide que celui qui me rattache encore à la vie
les photos punaisées de guingois sur le mur ont pris un coup de vieux… elles sont à la même place depuis des années, il n’y en a pas eu de nouvelles… les coins se replient, effet du soleil… comme si les photos se refermaient sur elles-mêmes… une vie d’homme qui se referme… personnages, paysages… un lac de montagne… une façade lézardée… un pin fendu en deux par la foudre… une cabane de berger… des cheveux blonds & un sourire… des chaussures en toile… un genou écorché… une table couverte de pipes en bruyère… un regard lumineux & la peau bronzée… le Macchu Picchu… les ruines de Baalbek… un couple de jeunes mariés…
puzzle
il est assis en face… le front plissé… les rides se sont installées… les paupières se sont alourdies… la peau s’est relâchée, affaissée
il fume une pipe, la fumée lui pique les yeux
il dodeline de la tête : la torpeur le gagne
les photos se mélangent dans son esprit… il ne sait plus où il est… ni quand
une plage de l’Atlantique éclatant au soleil d’été… la même couverte de neige sous un ciel d’hiver morne… une galerie d’ancêtres aux noms oubliés… un enfant en maillot de bain tenant un pelle & un seau en plastique…
les couleurs s’effacent, le bistre les remplace
les noms perdent leur sens… le souffle ralentit
un groupe de gens d’âges & de tailles variées attablés dans un jardin rient en fixant visiblement le photographe… un arbre de noël & des paquets l’entourent
une vie d’homme se referme
& un monde s’apprête à s’évanouir dans le néant
dans le vieil appartement plus de mouvement
il ne reste que des vieux meubles, des vêtements usés, des bibelots, des disques, des livres que personne ne se disputera
la vaisselle est rangée, tout semble en ordre
la cafetière sèche près de l’évier… le gaz est fermé…
le réfrigérateur ronronne doucement… pour rien : il est vide
dans un rai de soleil on voit la poussière scintillante frissonner dans l’air tiède
la pipe éteinte tombe sans bruit sur le tapis aux franges bien alignées
le plancher propre & luisant craque… mais le pas d’un esprit prêt à l’envol ne pèse rien… il craque juste sous la chaleur nouvelle du printemps qui s’annonce
tout est net
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