Partager l'article ! le canevas universel: sans que ce fut une journée comme les autres, ça ne fut pas non plus une journée vraiment très différente… la nu ...
sans que ce fut une journée comme les autres, ça ne fut pas non plus une journée vraiment très différente… la nuit avait commencé à pâlir vers six heures trente ce matin-là… mais après tout : chaque jour elle perdait une à deux minutes & ce serait ainsi jusqu’au solstice d’été… ensuite elle reprendrait au jour chaque seconde… chaque minute… dans l’éternel jeu à somme nulle qui s’enroulait & se déroulait comme une valse lente depuis l’aube des temps
l’homme se leva avant la sonnerie du réveil électronique qu’il déprogramma pour que sa compagne puisse poursuivre son somme… depuis quelques temps il ne jaillissait plus du lit chaque matin… en réalité, il ne savait pas depuis quand ?... simplement il s’était un matin rendu compte qu’il s’y prenait différemment… mais depuis quand ?... désormais –semblait-il- il devait d’abord s’appuyer sur son coude & basculer pour pouvoir s’asseoir au bord du lit… rien qu’avec ce mouvement il entendait ses vertèbres craquer… c’était seulement une fois assis qu’il se penchait en arrondissant son dos pour saisir ses chaussons & en même temps faire craquer les dernières vertèbres qui résistaient
le dos alors remis à peu près en place & les pieds bien au fond des chaussons moelleux, il se leva le plus silencieusement possible & sortit de la chambre en refermant doucement la porte
quarante ans de sports de toutes sortes & de gamelles diverses sans jamais prendre ça au sérieux, & à cinquante piges il n’était plus foutu de rester longtemps assis sans que son dos se raidisse… quand il se relevait, il lui fallait toujours marcher courbé pendant trois ou quatre pas avant de pouvoir se redresser… bah… y’a pas mort d’homme, pensa-t-il, grimaçant en traînant la patte vers les toilettes…
ce matin-là il parvint donc dans la cuisine où son vieux chien dormait dans son couffin déchiré & puant de son odeur de chien libre & courant après les lapins toute la journée, sous la pluie comme au soleil… il ronflait : ça aussi ne datait pas de longtemps
l’homme souleva le couvercle du poêle : il y avait encore de bonnes braises… il déposa dessus deux bûchettes & rabattit le couvercle
la pièce était voluptueusement chaude… préparer son café chaque matin dans la chaleur du vieux poêle était son premier plaisir de la journée… parfois il imaginait que ce poêle avait été là depuis moult générations & qu’enfant il se collait contre sa paroi en rentrant de l’école pour manger ses tartines…
le fait est qu’il avait acheté cette maison cinq ans avant & que le poêle provenait en dernier lieu d’une brocante de la région parisienne…
mais il avait fait retaper la maison, dégager les vieilles poutres, & il s’y sentait si bien que ça aurait pu être comme il l’imaginait
il avait le chauffage central… mais comme il était sentimental & qu’il avait de l’imagination, il se sentait les pieds bien sur terre –être au monde- en charentaises sur ses carreaux de terre cuite avec une bûche de chêne dans une main & un tisonnier dans l’autre
hier, à la seconde précise où les astronomes avaient calculé qu’on n’était plus dans le jour mais dans la nuit –faut le dire… car à l’œil nu… eh bien il avait donc passé le cap Horn des cinquante ans… pour amuser sa compagne de quinze ans plus jeune que lui il avait feint les Rugissants… les Mugissants… & bu beaucoup de champagne… ensuite sous la couette il s’était prouvé que sa vigueur ne l’avait pas abandonné
sans que ce fut une journée comme les autres, ça ne fut pas non plus une journée vraiment très différente… depuis une semaine qu’il avait rejoint sa maison de campagne, ses habitudes ne variaient pas plus qu’en ville : il se levait toujours le premier -tôt- & faisait le café… la campagne était humide & un peu de chauffage ne semblait pas de trop pour assainir la maison
ça faisait cinq années qu’ils étaient ensemble : il avait quarante-cinq ans & elle trente quand ils avaient fait connaissance au vernissage d’une exposition de photographies – elle disait expo de photos : c’est ça aussi la différence de générations…
ça se passait bien entre eux : sans habiter ensemble, ils formaient un couple heureux sans trop de tracas matériels pour bouleverser leur confort… la classe moyenne supérieure comme on dit aujourd’hui dans les médias… celle qui parvient encore à résister à la dépression économique… les plus nantis n’ont pas d’efforts à produire : leur conseiller fiscal est là pour leur garantir
il tapota du bout de l’index le centre du baromètre accroché au mur : l’aiguille bleue ne bougea pas… bloquée depuis deux jours sur le E final de VARIABLE… en direction de TEMPS SEC
il ferait donc aussi beau qu’hier… frais mais avec un ciel bleu sans nuage & un soleil qui permettrait sûrement de prendre le café dehors après le déjeuner, à condition de mettre un gilet…
elle était libraire, c’est-à-dire qu’elle vendait des livres… on trouvait dans sa librairie des livres… rien que des livres : pas de bonbons, pas de gadgets, pas de dvd… il enseignait l’économie à l’université locale… prof d’éco en fac… ils prenaient l’auto… ils allaient au ciné… puis au resto… ils étaient ouverts sur le monde grâce au net…
les séjours à la campagne permettaient de recadrer un peu tout ça… ils retrouvaient le cours normal du temps… & même des mots entiers pour se parler
il termina sa première tasse de café sucré à l’édulcorant, puis il alla se raser & se doucher
il s’habilla après avoir pris ses vêtements dans la chambre toujours sans la réveiller…
des vêtements confortables
puis il retourna dans la cuisine boire une seconde tasse de café
il estimait en gros être à… quoi ?... les deux tiers de sa vie ?... un peu plus, un peu moins ?… il ne ressentait pas de satisfaction particulière à être ce qu’il était, ni à vivre sa vie telle qu’il la recomposait en pensée… pas de désillusion non plus… il ne se sentait pas à l’heure du bilan, il n’aimait pas son époque dans laquelle il trouvait que le rêve & l’utopie avaient été étouffés par une idéologie médiocre centrée sur le fric & le chacun pour soi… pire que ça même : sur le narcissisme & la négation d’autrui… une époque où le populisme était le moteur de la politique… où les larmes de crocodiles faisaient croire que l’éthique prendrait la place du fric pendant que des chiffres hallucinants s’amoncelaient : paradis fiscaux… bénéfices distribués… bonus planqués ici où là le temps de laisser passer la crise… aides d’État à des groupes de sociétés qui n’en avaient pas besoin, ou qui avaient tout faux dans leurs stratégies & qui appelaient au secours pour faire payer aux autres leurs gigantesques & imbéciles & amorales conneries…
tellement peu de son époque & pourtant tellement de son époque… des décennies antérieures avaient eu leur part de rêve, c’est vrai… mais l’envers du décor avait été cruel, & il n’aurait pas plus apprécié ces années-là
aucune nostalgie… sinon celle d’imaginer pourtant que ce poêle avait été installé par un ancêtre & qu’il avait réchauffé des générations de sa famille…
mais il en avait réchauffé d’autres… c’était pareil
mais il n’avait pas d’enfant… un jour peut-être ?... même pas sûr
alors la maison, le poêle… passeraient à d’autres… comme le vieux buffet… comme la vieille horloge… meubles & livres seraient dispersés… & iraient ailleurs construire à nouveau des petits bonheurs
il n’y aurait pas de traces de ses pensées… de sa force physique… de ces instants lumineux qu’il vivait avec elle… la place serait nette après son passage
une vie, ça s’efface en un coup d’éponge ici & un coup de serpillière là
les nouveaux habitants arriveront & passeront un coup de peinture : ils seront chez eux… ils abattront un arbre, ou en planteront un… ils feront poser une antenne parabolique sur le toit… ils changeront la destination d’une pièce… vendront le vieux poêle pour en tirer un bon prix…
debout devant la porte ouverte sur les champs, il aspirait l’air odorant en profitant des rayons du soleil qui entrait dans la cuisine
le soleil qui mordorait & réchauffait là où se posait sa trace lumineuse : les carreaux ocre du sol… le bois blond ciré du vieux bahut… l’air même, où il révélait les particules scintillantes de poussière impalpable dérivant paresseusement jusqu’aux fruits amoncelés sur le plat en faïence & aux légumes étalés sur la table, & dont les belles carnations étaient rehaussées par cette magie au fluide inépuisable qui avait vibré dans des espaces glacés, expulsé d’une étoile à des millions de kilomètres de ce petit endroit pour venir y effleurer avec la légèreté infinie d’une main de spectre affable les oranges pulpeuses à croquer à pleine bouche… les noires aubergines vernissées, les pommes rouges piquées de gris à manger au couteau, les beaux poivrons verts & rouges… les citrons d’un jaune acide… & une belle citrouille jaune orangé en majesté
l’odeur végétale de l’herbe humide qui pénétrait par bouffées restait concentrée dans le rayon oblique sans se mêler au lourd arôme du café de l’autre côté… comme un visiteur hésitant à franchir cette frontière tracée par le cerveau trompé par l’œil qui lui fait croire à la simultanéité de deux mondes distincts : l’un clair, l’autre obscur… là où n’agissent que les lois de la réfraction de la lumière… parce que nous sentons avant de raisonner, parce que le perceptible vient à nous avant l’imperceptible
il entendit qu’elle tirait les rideaux de la chambre, alors il emplit de café chaud & d’une goutte de lait le bol qu’il avait déjà préparé à son intention comme chaque matin… il ajouta deux sucres & disposa deux tranches de pain à côté
elle arriva dans la cuisine derrière lui & l’enserra de ses bras en déposant un baiser sur sa nuque, puis pour plaisanter elle disposa ses cheveux qu’elle gardait longs sur son crâne dégarni
elle s’assit à son tour & beurra ses tartines en le regardant s’étirer en baillant
il va encore faire beau aujourd’hui remarqua-t-elle
derniers échos