le jour s’est levé, & moi qui n’avait guère dormi à cause d’une nuit d’été trop chaude, je me suis habillé après une toilette rapide
j’ai laissé toutes les fenêtres ouvertes pour rafraichir le lit défait, mais j’ai tiré les rideaux qui se soulevaient sous le vent léger du matin
en regardant le lit avant de quitter la chambre j’y ai espéré une présence féminine qui aurait posé une touche sensuelle au tableau, mais point de compagne endormie : juste les draps en bataille de mes insomnies
j’ai bu deux tasses de café en écoutant distraitement les nouvelles à la radio, puis je suis sorti
j’ai longtemps vagué dans les rues d’une ville sous un soleil éclatant, m’étonnant de vieilles affiches dans des vitrines décolorées… pénétrant parfois dans le répit de l’ombre fraiche d’une façade plus haute que les autres pour en sortir quelques pas plus loin, écrasé par une vague de chaleur semblant rayonner des murs
d’autres passants allaient & venaient, ignorant ma présence, prêts à me bousculer si je ne m’écartais pas… étais-je invisible ? ou simplement en un pays dont je ne connaissais pas les règles ? tous semblaient soucieux, paraissant ne s’occuper que d’eux-mêmes ou parlant dans leur main à des êtres invisibles… je captais des paroles qui s’envolaient… qui ne m’étaient pas destinées
la ville était nerveuse, son excitation semblait gagner tout le monde tout le temps, sauf moi… je ne marchais pas à l’allure des autres
murs tagués, feux tricolorisés, automobiles aveugles, des grands, des petits, des gros, des maigres, des minces, blonds, bruns, roux, cheveux longs, cheveux courts, crânes rasés, mèches collées au gel, piercings qui trouent les peaux… peaux sombres, peaux claires… tous me visaient sans me voir… j’étais dans un autre rythme
je tournais à des carrefours inconnus : autres images verdies, autres paroles en l’air…
les trottoirs étaient sales : un labyrinthe d’excréments de chiens, de mégots, de papiers & d’emballages divers… les piétons les évitaient & trouvaient leur chemin sans avoir à les regarder, ça semblait habituel… assurément la ligne droite n’était pas nécessairement le meilleur chemin
je suppose que vu des fenêtres qui brillaient plus haut, ça ressemblait à un âpre grouillement exacerbé mais une fluidité devait apparaître, régulée par quelque main invisible qui organisait, modelait, codifiait cette circulation nerveuse qui déjouait la géométrie rectiligne des grandes avenues & des boulevards
pas un arbre, pas un brin d’herbe, il ne poussait que des échafaudages recouverts de bâches pour nous protéger de la poussière des travaux
des mannequins de vitrine prenaient des poses alanguies & semblaient poser des questions
un mannequin féminin en plastique translucide me fixait… il n’était pas habillé, la vitrine n’était pas terminée, au contraire de beaucoup d’autres il était complet : bras, mains, jambes, pieds, tronc, tête, tout y était… l’attitude était altière… il me fixait : je sentis son regard sur moi… je me déplaçai un peu & le regard me suivit… je me repostai face à lui & les yeux accrochèrent les miens… je regardai attentivement cette femme aux courbes parfaites & au visage si pur… & je me dis que si elle avait été vivante elle aurait été extrêmement désirable : si elle avait été vivante je l’aurait emmenée sur mon île
nous aurions parcouru la plage au lever du jour lorsque la mer est étale… nous nous serions réfugiés devant le feu dans la cheminée pour nous réchauffer… nous aurions regardé les étoiles dans la douceur du soir quand le vent s’apaise
alors je vis les bras se soulever lentement & se tendre vers moi comme dans une imploration… les jambes s’animèrent
un pas fut franchi… une longue jambe galbée traversa la vitre qui sembla se gondoler puis le reste du corps arriva
elle était là… devant moi
je sentis la présence hâtive des passants derrière moi, j’étais seul à voir ce qui se passait
elle croisa ses mains sur ma nuque & je perçus comme un souffle tiède sur mes lèvres… j’étais incapable de bouger
un corps élastique se pressait contre le mien… emmène-moi… ce murmure à mon oreille me réveilla de mon engourdissement… je reculai d’1 pas en bousculant un homme qui ne se détourna même pas & poursuivit à pas pressés sa route vers je ne sais quoi
dans la vitrine le mannequin était toujours là, à sa place, dans la même pose… je le regardai attentivement… était-ce parce que le soleil qui cognait maintenant sur la glace m’éblouit ?... je crus voir 1 larme perler au coin d’1 œil
du flot des voitures filant vers des tours & des détours montait un ronronnement engourdissant qu’on croyait finir par ne plus entendre
des bouches de métro engloutissaient des hordes de gens pressés, & d’autres bouches de métro en recrachaient autant : c’était comme un gigantesque processus de digestion permanente
j’ai passé une gare dont la pendule monumentale marquait le temps de la ville, à chaque saccade ses aiguilles martelaient les secondes, les minutes, les heures, les années, les siècles, & sous cette férule les piétons courbaient encore plus le dos
j’ai encore marché & quand le soleil couchant s’est mis à rougeoyer, je suis arrivé à la lisière de la ville, & là j’ai pénétré dans une autre ville
dernière version & complète (mais ce texte sera probablement revu... un jour)
chantechante le petit moineau sur l’épaule du petit moinillon qui trottetrotte menumenu pieds nus dans ses sandales sur le petit raidillon…
petit moinillon porte sa musette : il y a un morceau de pain, une poire, un parchemin maintes fois gratté, une plume usée, un couteau, & surtout sa discipline… & chaque soir quand il bande il se flagelle avec… heureux de se mortifier pour la Très-Sainte-Gloire-De-Dieu… mais l’érection a du mal à passer & parfois même, augmentant avec les coups de fouet, elle en devient douloureuse… dans son émoi, Notre-Sainte-Dame devient une catin sans retenue & il en pleure : il pense trop à sa blanche chair si douce… à ce sein qu’il a entrevu sur un triptyque… alors il pleure de plus belle, & il frappe encore plus fort en imaginant que c’est Elle qu’il fouette : elle se tord de plaisir & lui offre ses reins… lascive, elle devient chienne, & tout en craignant que le Diable soit en lui il se fustige plus fortement, plus violement, & les chaines cinglent ses chairs & les pénètrent, & chaque coup est pour lui comme une secousse entre les fesses de la putain lubrique, & quand jaillit la semence sur la pierre de sa cellule il a un éblouissement, & les hallucinations le conduisent titubant jusqu’à sa paillasse, où de contentement il s’endort brièvement jusqu’à la cloche qui sonne matines
parfois il jeûne & reste des heures allongé sur le ventre bras en croix sur le sol dur & froid devant l’autel… & pendant que son corps maltraité perd sa chaleur au point qu’il ne sent même plus le froid, qu’il fait des rêves qui l’emportent dans le ciel azuré, certains parlent de sainteté… d’autres n’y voient que de la vanité
petit moineau chantechante mais jamais aigle ne deviendra, tandis que le hâve petit moinillon est devenu pape gras à lard retranché en son castel… les pensées lubriques l’ont quitté : or , pierres précieuses & riches victuailles les ont remplacé… amant d’un évêque devenu cardinal… de là jusqu’à la couche d’une princesse… Rome ! enfin !
toujours aussi maigre, petit moineau est un con
& en plus il chante toujours !
mais on est toujours le con d’un autre n’est-ce pas ?
pour se hausser toujours plus haut on trouve toujours l’épaule d’un plus grand que soi pour s’y poser… il y a un escalier à gravgravgravir… BONG BONG les marches résonnent sous le poids… BONG BONG à la descente comme à la montée… BONG BONG qui nous conduira jusqu’au ventre d’une femme… BONG BONG qui nous conduira jusqu’au ventre d’un cargo… BONG BONG qui nous conduira jusqu’à la capsule d’une fusée intergalactique… peut-être ne sera-t-il qu’un escalier de secours d’un immeuble niouyorkais ou bien celui conduisant d’un étage à l’autre d’une prison ou bien nulle part ou bien… BONG BONG il va peut-être ployer mais jamais céder… échelle de Jacob… tour de Babel… & pourquoi pas le contraire : échelle de Blablabel & pyramygdale tour de Jacob… escale de Babil & Epiramidalesque four de Jacob… l’esclave de Babel & Jacob dans le ventre de la mygale qui sautesaute de marche en marche pour aller bouffer ce qui reste de la civilisation des jardins suspendus… HOP HOP… cet escalier n’est que la marque du présent qui s’enfuit toujours… une marche apparaît une marche disparaît… ou le contraire… BONG BONG le futur c’est du passé
nous, humains, nous aurions pu nous aussi nous hausser sur l’épaule d’un géant… & John Smith aurait pu être ce géant mais s’il eut jamais un destin ça n’était pas celui-là
John Smith était le nom que je lui donnais quand je pensais à lui… on n’a jamais su qui il était ?… on n’a jamais su comment il se nommait ? mais personne d’autre que moi ne s’est posé la question… ou plus exactement : ceux qui se sont peut-être posé cette question ne s’en souviennent même pas BONG BONG
je n’affirmerais pas avoir connu John Smith : je serais un menteur… mais ne prononcé-je pas toujours la vérité ?... nous montrons à chacun une facette de nous-mêmes & l’ensemble du puzzle reste inconnu à tous… & probablement à nous-mêmes… or John Smith ne montrait rien : voir c’est recevoir le reflet de ce qui est projeté… à sa façon John Smith ne renvoyait rien
lui adresser la parole était une gageure : il ne fallait pas être face à lui ni croiser son regard… de la fenêtre de mon bureau qui donnait sur la rue combien en ai-je vu lui adresser la parole & rester plantés là hébétés en se demandant BONG BONG ce qu’ils avaient dit & à qui ?
il vivait si renfermé en lui-même qu’il absorbait tout : lumière, paroles, pensées… & que rien n’échappait à cette force d’attraction dont il était apparemment inconscient
ce qui l’entourait semblait irrésistiblement attiré par lui & s’y dissoudre pour ne jamais reparaître
de ce que j’en savais, je ne crois pas qu’il ai répondu une seule fois… je me demande même s’il avait entendu ?
quand est-il apparu ? même la mémoire a effacé cela… je suis incapable de dire s’il a toujours été là ?... ou même s’il a jamais été là ?
cela en fait des questions… & je suis peut-être BONG BONG le seul à me les poser… la seule incidence remarquable de l’existence éventuelle de John Smith sur la vie des autres a exactement été égale à zéro… ce qui est quasiment impossible à tout être vivant dans l’Univers
& moi alors ? par quel mystère ou quel hasard ai-je perçu le passage de John Smith ?... c’est peut-être un geste de bonne volonté de John Smith ?… le seul peut-être qu’il eu jamais envers la race humaine ?… je crois que la médiocrité de ma vie & le manque d’intérêt que j’éprouve pour moi-même y furent pour une bonne part… avec moi rien ne porte à conséquence… je suis le type qui lève les yeux pour regarder l’escalier mais qui reste devant la première marche BONG BONG
en 1971 je vivotais... faisant publier dans le journal local de petits textes sans trop d’ambitions littéraires… l’écriture c’est comme la pâte à crêpe : il faut la laisser fermenter & lever d’elle-même… étant trop paresseux & peu gourmand je ne prends pas le temps de ces précautions… tantôt billets d’humeur légère tantôt courtes nouvelles… quand je n’avais rien en tête je distillais quelques potins locaux sans gravité… BONG BONG
j’habitais la maison que mes parents m’avaient léguée… mes besoins étaient réduits… mes légumes venaient de mon jardin que j’entretenais quotidiennement… mon seul luxe c’était -c'est encore aujourd'hui- mon tabac : dès le début d’après-midi où j’allume ma première pipe jusqu’au soir où je me couche je bourre pipe sur pipe en les alternant pour les laisser refroidir
avec cette vie bien modeste je laissais aller le temps comme bon me semblait en regardant avec un aimable ennui la fumée de ma pipe jaunir mes rideaux & le plafond au-dessus de mon bureau
c’est ainsi qu’un jour –vers seize heures- je suis sorti avec l’idée bizarre de suivre John Smith
remarquez : ça n’était pas plus bizarre que de voir une fois de plus un automobiliste manquer de renverser John Smith traversant la chaussée sans conscience du danger, & de voir ensuite le chauffeur se gratter la tête en se demandant pourquoi il a stoppé au milieu de la rue !
j’ai vite décroché ma vieille veste près de la porte & suis sorti pour le rejoindre
je laisse toujours une pipe & un paquet de tabac dans une poche… alors en marchant je me suis préparé une pipe… je l’ai bien calée entre mes dents & j’ai accéléré le pas… car autre chose caractérisait John Smith… c’était son allure : il semblait déambuler comme un promeneur oisif & pourtant j’ai été obligé de ranger ma pipe pour mieux respirer à cause de la cadence que cette filature m’imposait
il est sorti de la ville par l’unique route
il faut dire que la rue principale qui traverse de part en part notre cité ne fait pas un kilomètre de long... la plupart de mes concitoyens habitent dans leurs fermes… ils ne viennent pas en ville tous les jours… ils descendent au ravitaillement avec leur pick-up … on ne se rassemble tous que lors des fêtes annuelles… parfois je me dis même qu’un « étranger » qui s’arrête chez nous ne peut être que quelqu’un qui s’est égaré !
comme tant d’autres patelins de par le vaste monde je suppose que celui-ci aussi pourrait être surnommé le trou du cul du monde ?... mais parfois lorsque par une déconcertante curiosité vite assouvie j’allume ma radio sur une chaine nationale, je me prends à penser que le monde lui-même n’est peut-être qu’un vaste trou du cul ? & je remets une station locale qui me nettoie bien entre les oreilles
John Smith était toujours à pied… au bout de trente minutes nous étions en pleine campagne, vraiment à l’écart de tout… je n’entendais même plus les tracteurs dans les champs… il a grimpé sur une colline & là il s’est assis en tailleur, & il n’a plus bougé
pas une fois il ne s’était retourné
je me suis arrêté à deux mètres derrière lui… il devait forcément m’entendre ! j’avais le souffle court : la pipe & le manque d’exercice ne me faisaient pas du bien ! pourtant il est resté immobile… avait-il les yeux ouverts ? contemplait-il les bois & les champs qui couvraient le paysage à perte de vue ? ressentait-il comme moi la beauté quiète des vastes étendues qui faisaient notre fierté de ruraux ? non souillées par du béton, des égouts, des échangeurs d’autoroutes, des panneaux publicitaires, des pylônes téléphoniques & électriques… toute cette quincaillerie factice d’un modernisme vite déglingué… c’était l’année 1971… maintenant plus encore on cherche à faire rimer vitesse & efficacité… accélération & performance… 1971… ça faisait deux ans que Neil Armstrong avait prononcé les mots historiques : « un petit pas pour l’homme mais un grand saut pour l’humanité » en posant les pieds sur le sol lunaire… mais parler « d’humanité » à partir de la Lune c’était une chose… vivre en humains sur Terre en était une autre… en 1971 Alan Shepard jouait au golf sur la Lune & deux mois plus tard cinq cent mille personnes manifestaient à Washington contre la terrible guerre du Vietnam & notre économie était en ruine… tant de choses en une seule année… le premier microprocesseur… des guerres à n’en plus finir… des coups d’état & des dictatures en nombre grandissant… « humanité »… & pourtant… là dans la douceur de la brise tiède qui nous caressait les joues… devant ces prairies qui ondulaient dans le crépuscule naissant, on pouvait s’illusionner… croire que le monde entier était ainsi : en paix
BONG BONG
mais en regardant le dos de John Smith j’eus l’intuition que ce saut jusqu’à la Lune était bien minuscule, car c’était comme si le rayonnement fossile du premier cri lancé voici près de quatorze milliards d’années me traversait de part en part : je sentis que l’infime poussière que j’étais faisait partie d’un Tout infiniment grand… & ça BONG BONG ça n’était plus un trou du cul
quoique…
je me suis assis également : mais pas assez souple pour m’asseoir en tailleur j’ai choisi une bonne grosse pierre comme siège… au bout de dix minutes je n’en pouvais plus de sentir les arêtes me couper la circulation sanguine dans les fesses habituées au douillet coussin de mon fauteuil de bureau & je me suis redressé
il ne bougeait toujours pas… j’ai ressorti ma pipe & je l’ai rallumée
la brise l’a enveloppé un instant de ma fumée mais il n’a pas réagi… je n’en fus pas surpris
je savais déjà qu’il était insensible à ce qui l’environnait… c’était l’environnement qui réagissait à sa présence : pas le contraire
on pouvait savoir qu’il était là rien qu’en observant autour de lui les oiseaux devenir silencieux & battre des ailes pour s’éloigner
j’ai marché un peu pour me dégourdir les jambes mais sans passer devant lui
le soleil s’est couché… je ne m’étais pas rendu compte que plusieurs heures avaient passé
une petite chauve-souris a filé devant mes yeux
les étoiles ont commencé à briller
John Smith a levé la tête... c’était son premier mouvement depuis qu’il était là
& il s’est à nouveau figé
ma curiosité était passée… je ne ressentais plus qu’un engourdissement général à regarder ce type silencieux & immobile… moi qui ai pourtant des habitudes régulières je ne ressentais même pas la faim… j’avais fumé près de la moitié de mon tabac & ma pipe était si brûlante que je ne pouvais plus la tenir par le fourneau
j’ai regardé ma montre à la lueur de mon briquet : vingt-trois heures ! onze heures du soir ! on était là depuis plus de six heures ! je ne m’étais pas rendu compte du temps passé
est arrivé le moment où j’ai vaguement distingué une sorte de brouillard à deux mètres environ devant John Smith… cette brume curieuse ondulait & se compactait assez rapidement & subitement sept vieillards étaient là ! debout !
je me souviens m’être dit rapidement : si ce sont les sept nains moi je suis Blanche-Neige !... mais j’étais si stupéfait de cette apparition que je ne me suis même pas trouvé drôle… j’essayais de bien les voir mais c’était malaisé : ils vibraient comme sur une mauvaise retransmission télévisée… mieux que ça en fait : ils étaient en trois dimensions… aujourd’hui je connais le mot -& n’importe quel môme de dix ans aussi- mais à l’époque seuls les spécialistes devaient connaître ça : j’avais devant moi des projections holographiques… des hologrammes
ou peut-être bien plus que ça : comme s’ils étaient vraiment en chair & en os… dématérialisés là & rematérialisés ici…
j’ai dit sept « vieillards » mais peut-être pas si vieux ? ils avaient forme humaine… ils avaient le crâne chauve… ils se tenaient un peu voûtés… mais en fait leur « peau » n’était pas ridée : en regardant mieux ça n’était pas de la peau… plutôt des écailles… mais hors de question pour moi de les approcher ! j’étais cloué sur place… pas de peur… non… plutôt pétrifié par un sentiment d’étrangeté indicible
ils fixaient John Smith & je me doutais qu’il réagissait à leur présence… même de dos il semblait enfin actif
ils avaient l’air en conversation… mais je n’entendais rien… télépathie ! ils communiquaient par la pensée !
je n’étais même pas surpris que John Smith soit en relation avec des êtres venus visiblement d’ailleurs que de la Terre… je m’étais si souvent dit qu’il n’avait d’humain que l’enveloppe corporelle, que j’ai admis instantanément qu’il taille une bavette avec des extra-terrestres !
& puis ils ont disparus dans leur brouillard
j’ai eu l’impression de me réveiller… j’avais peut-être rêvé tout ça ? combien de temps ?
John Smith était toujours assis en tailleur à la même place
souplement il se mit sur ses pieds & fit demi-tour pour me faire face & je sus qu’il me voyait… & je sentis que non seulement il me voyait, mais qu’il me sondait dans ce que j’avais de plus intime pensée… il lisait dans mon esprit plus avant que moi-même dans mon sommeil le plus profond… il ne me volait rien… il naviguait dans mon cerveau de connexion en connexion à la vitesse de la lumière & percevait ce que j’avais enfoui en moi au point de l’ignorer moi-même
ses yeux était deux fenêtres sur l’Univers : j’y vis les forces se rassembler dans une grande nuit & un grand silence… j’y vis naître la lumière… j’y vis l’explosion originelle… j’y vis les galaxies se former & se déplacer à leur vitesse folle & repousser les confins de l’Univers… des milliards d’étoiles naissaient puis explosaient silencieusement dans la nuit sidérale
& John Smith m’ouvrit son esprit
& saisi d’un vertige sans nom j’y plongeai
né voici des milliers d’années d’un homme & d’un femme John Smith n’avait plus d’âge
né d’un homme qui se battait contre les tigres farouches pour leur dérober leurs proies
né d’un femme qui avait crié en le mettant au monde à l’ombre d’un arbre aux vastes branches par un jour de soleil aveuglant
John Smith n’avait jamais parlé… n’avait jamais crié
contre l’avis du shaman du clan, ses parents l’avaient gardé en vie… l’avaient protégé
il avait grandi & pris de la force à l’écart des autres enfants qui le craignaient : le shaman n’avait-il pas prédit qu’il serait une malédiction pour le clan ?
une nuit que l’orage éclatait & que la foudre enflammait des arbres proches le clan avait sorti de force John Smith & ses parents de leur abri fait de peaux d’animaux & les avait trainés sous l’Arbre des Ancêtres pour leur trancher la gorge avec le couteau du rituel
tout le monde criait dans cette nuit terrible, & jamais depuis des milliers d’années John Smith n’avait oublié les râles de ses parents égorgés comme des animaux de sacrifice
pendant que des hommes & des femmes le maintenaient il vit leurs vies s’échapper dans des jets de sang que la pluie battante mélangeait à la terre
il vit l’amour de ses parents s’enfuir avec leurs dernières forces
John Smith ne pouvait hurler sa peur & sa rage
pourtant un cri monta en lui & il crut que son crâne explosait
toutes les mains qui le tenaient prisonnier lâchèrent prise & il vit ses tortionnaires s’affaisser
morts
il se tourna vers le clan effrayé & le shaman qui lui lançait des imprécations en traçant dans l’air des signes mystérieux avec le couteau ruisselant du sang de ses parents
alors il fixa le shaman en premier
& le shaman s’écroula
mort
puis il les regarda dans les yeux les un après les autres
les uns après les autres ils tombèrent sans vie sur le sol
tous y passèrent : hommes femmes enfants
tous
la pluie tombait toujours dans cette nuit qui ne finissait pas
il allongea côte à côte les dépouilles de ses parents & les recouvrit de pierres
& il laissa les autres pour qu’ils pourrissent & que les charognards s’en repaissent
à compter de cette nuit d’horreur John Smith fut toujours seul
John Smith qui n’avait pas été un enfant comme les autres ne fut pas un homme comme les autres
il fut l’objet d’une double malédiction : il fut un survivant… l’unique survivant de sa famille… l’unique survivant de son clan… & il fut condamné à la vie éternelle
se battant contre les éléments d’une nature jamais domptée… luttant contre les animaux sauvages qui ne voyaient en lui qu’une proie… résistant aux autres hommes qui craignaient celui qui n’était pas comme eux
il vit les âges se succéder… les paysages se modifier… les glaces affluer puis refluer… les forêts recouvrir les plaines puis régresser… il vit les humains au travail inventer de nouvelles techniques pour s’adapter à leur environnement puis adapter cet environnement à leurs besoins… & ce qui changeait le moins c’était bien les humains : toujours à le rejeter… le pourchasser
il survécut en se servant de ses mains & de son esprit qui s’aiguisait siècle après siècle… il n’apprit rien des humains : son savoir se forgea comme une arme défensive par l’observation du ciel & des astres… la civilisation devint mécanique mais jamais il n’utilisa un engin de fabrication humaine… aucune révolution technologique ne l’affecta… aucun des bouleversements que les sociétés humaines causèrent ne l’affectèrent… les hommes occupèrent presque toute la surface de la planète… manquèrent plusieurs fois de s’anéantir dans des guerres terribles… rien ne l’atteignait : ce qui l’approchait se fondait en lui
il enregistra tout sans une seule fois porter un jugement… sans même analyser : logique… sentiment… désir… émotion… il était insensible au sol qu’il foulait… à l’air qu’il respirait
il ne fut ni agriculteur ni marin… ni aventurier ni scientifique… il ne se lia jamais à qui que ce fut… à aucune communauté humaine… les notions de famille… d’enfants… d’amis… lui étaient étrangères autant qu’à un minéral au milieu du désert
réfugié en lui-même il devint invisible aux autres BONG BONG
jamais John Smith ne fut esclave du Temps… il ne comptait pas le Temps… je ne pus saisir tout ce qu’il me transmis : mon intellect n’en avait ni la force ni l’étendue suffisantes… c’était comme s’il se déplaçait dans une dimension différente
John Smith naviguait dans les étoiles… sans formules mathématiques… sans prothèse technologique… courbant le Temps & l’Espace autour de lui… aussi naturellement & inconsciemment qu’il respirait
on n’attend pas d’une plante qu’elle explique pourquoi ou comment elle se tourne vers le Soleil… il ne fallait pas attendre de John Smith qu’il définisse ou explique John Smith
je ne peux dire ce que John Smith savait : mon pauvre cerveau ne m’a pas permis d’accéder à la moindre parcelle de compréhension de ce que contenait son esprit… & surtout je crois qu’en fait il ne savait rien : John Smith avait emmagasiné comme une bande magnétique ce que ses extraordinaires voyages aux origines de l’Univers -& même avant- lui avaient révélé
John Smith n’était seulement unique sur Terre : il était unique dans toute notre galaxie… je vis dans son esprit que les Visiteurs l’avaient repéré alors qu’il était adulte depuis des siècles… à des milliards de galaxies de la nôtre ils avaient perçu les ondes particulières émises par son cerveau & les qualités que celui-ci possédait… dans chaque galaxie la probabilité qu’un être aux mêmes qualités existe est de UN… & depuis des millions d’années ils développaient un réseau de créatures plus étranges les unes que les autres à mes yeux… mais je lus dans l’esprit de John Smith qu’il ne s’étonnait de rien
tous ces êtres mystérieux restaient connectés en permanence, échangeant les données qu’ils recueillaient au cours de leur navigation entre les étoiles
pour eux la vie & la mort des étoiles semblaient des péripéties… ils avaient vu les galaxies se constituer… s’entrechoquer… fusionner… ils voyaient les forces invisibles matière première de notre Univers… ils savaient déjà comment il se fondrait dans un autre univers pour en former un plus inconcevable encore
John Smith n’est pas l’avenir de l’humanité… il est tellement plus, que mon imagination ne peut l’évoquer
invisible aux humains, John Smith n’est pas un fantôme : il est le représentant
de la Voie Lactée, destiné à permettre qu’elle s’unisse avec une autre galaxie… cela prendra des milliards d’années, & le moment venu John Smith fusionnera avec un autre être remarquable pour
devenir une nouvelle entité qui partira à son tour à la recherche de son double… & l’Univers continuera de s’étendre jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’UN… alors une combinaison prodigieuse fera
basculer notre univers vers un autre… & je compris dans un impensable vertige que l’escalier n’a pas de fin : marche après marche il se poursuivra & chacun de nos atomes continuera
sa course dans les espaces infinis pour se recombiner éternellement avec d’autres, & si aujourd’hui vous me demandez s’il y a quelque chose au-delà de notre mort
poussiéreuse ? je peux tout de même répondre ceci : nous sommes dans une histoire contée par un idiot… pleine de bruit & de fureur… mais elle a un
sens : je n’attends rien de ma petite existence, mais JE SAIS désormais que nous sommes dans un long, un très long voyage, un voyage inouï qui ne finit jamais
pourquoi 1971 ? parce que c'est cette année-là qu'on découvrit pour la première fois un trou noir (dans la constellation du Cygne)
John Smith qui n’avait pas été 1 enfant comme les autres ne fut pas 1 homme comme les autres
il fut l’objet d’1 double malédiction : il fut 1 survivant… l’unique survivant de sa famille… l’unique survivant de son clan… & il fut condamné à la vie éternelle
se battant contre les éléments d’1 nature jamais domptée… luttant contre les animaux sauvages qui ne voyaient en lui qu’1 proie… résistant aux autres hommes qui craignaient celui qui n’était pas comme eux
il vit les âges se succéder… les paysages se modifier… les glaces affluer puis refluer… les forêts recouvrir les plaines puis régresser… il vit les humains au travail inventer de nouvelles techniques pour s’adapter à leur environnement puis adapter cet environnement à leurs besoins… & ce qui changeait le moins c’était bien les humains : toujours à le rejeter… le pourchasser
il survécut en se servant de ses mains & de son esprit qui s’aiguisait siècle après siècle… il n’apprit rien des humains : son savoir se forgea comme 1 arme défensive par l’observation du ciel & des astres… la civilisation devint mécanique mais jamais il n’utilisa 1 engin de fabrication humaine… aucune révolution technologique ne l’affecta… aucun des bouleversements que les sociétés humaines causèrent ne l’affectèrent… les hommes occupèrent presque toute la surface de la planète… manquèrent plusieurs fois de s’anéantir dans des guerres terribles… rien ne l’atteignait : ce qui l’approchait se fondait en lui
il enregistra tout sans 1 seule fois porter 1 jugement… sans même analyser : logique… sentiment… désir… émotion… il était insensible au sol qu’il foulait… à l’air qu’il respirait
il ne fut ni agriculteur ni marin… ni aventurier ni scientifique… il ne se lia jamais à qui que ce fut… à aucune communauté humaine… les notions de famille… d’enfants… d’amis… lui étaient étrangères autant qu’à 1 minéral au milieu du désert
réfugié en lui-même il devint invisible aux autres
jamais il ne fut esclave du Temps… il ne comptait pas le Temps… je ne pus saisir tout ce qu’il me transmis : mon intellect n’en avait pas la force ni l’étendue suffisantes… c’était comme s’il se déplaçait dans 1 dimension différente
John Smith naviguait dans les étoiles… sans formules mathématiques… sans prothèse technologique… courbant le Temps & l’Espace autour de lui… aussi naturellement & inconsciemment qu’il respirait
on n’attend pas d’1 plante qu’elle explique pourquoi ou comment elle se tourne vers le Soleil… il ne fallait pas attendre de John Smith qu’il définisse ou explique John Smith
John Smith était toujours assis en tailleur à la même place
souplement il fit demi-tour pour me faire face & je sus qu’il me voyait… & je sentis que non seulement il me voyait mais qu’il me sondait dans ce que j’avais de plus intime pensée… il lisait dans mon esprit plus avant que moi-même dans mon sommeil le plus profond… il ne me volait rien… il naviguait dans mon cerveau de connexion en connexion à la vitesse de la lumière & percevait ce que j’avais enfoui en moi au point de l’ignorer moi-même
ses yeux était deux fenêtres sur l’Univers : j’y vis l’explosion originelle… j’y vis les galaxies se former & se déplacer à leur vitesse folle & repousser les confins de l’Univers… des milliards d’étoiles naissaient puis explosaient silencieusement dans la nuit sidérale
& John Smith m’ouvrit son esprit
& saisi d’1 vertige sans nom j’y plongeai
né voici des milliers d’années d’1 homme & d’1 femme John Smith n’avait plus d’âge
né d’1 homme qui se battait contre les tigres farouches pour leur dérober leurs proies
né d’1 femme qui avait crié en le mettant au monde à l’ombre d’1 arbre aux vastes branches par 1 jour de soleil aveuglant
John Smith n’avait jamais parlé… n’avait jamais crié
contre l’avis du shaman du clan ses parents l’avaient gardé en vie… l’avaient protégé
il avait grandi & pris de la force à l’écart des autres enfants qui le craignaient : le shaman n’avait-il pas prédit qu’il serait 1 malédiction pour le clan ?
1 nuit que l’orage éclatait & que la foudre enflammait des arbres proches le clan avait sorti de force John Smith & ses parents de leur abri fait de peaux d’animaux & les avait trainés sous l’arbre des ancêtres pour leur trancher la gorge avec le couteau du rituel
tout le monde criait dans cette nuit terrible & jamais depuis des milliers d’années John Smith n’avait oublié les râles de ses parents égorgés comme des animaux de sacrifice
pendant que des hommes & des femmes le maintenaient il vit leurs vies s’échapper dans des jets de sang que la pluie battante mélangeait à la terre
il vit l’amour de ses parents s’enfuir avec leurs dernières forces
John Smith ne pouvait hurler sa peur & sa rage
pourtant 1 cri monta en lui & il crut que son crâne explosait
toutes les mains qui le tenaient prisonnier lâchèrent prise & il vit ses tortionnaires s’affaisser
morts
il se tourna vers le clan effrayé & le shaman qui lui lançait des imprécations en traçant dans l’air des signes mystérieux avec le couteau ruisselant du sang de ses parents
alors il fixa le shaman en premier
& le shaman s’écroula
mort
puis il les regarda dans les yeux les 1 après les autres
les 1 après les autres ils tombèrent sans vie sur le sol
tous y passèrent : hommes femmes enfants
tous
la pluie tombait toujours dans cette nuit qui ne finissait pas
il allongea côte à côte les dépouilles de ses parents & les recouvrit de pierres
& il laissa les autres pour qu’ils pourrissent & que les charognards s’en repaissent
à compter de cette nuit d’horreur John Smith fut toujours seul
ma curiosité était passée… je ne ressentais plus qu’1 engourdissement général à regarder ce type silencieux & immobile… moi qui ai pourtant des habitudes régulières je ne ressentais même pas la faim… j’avais fumé près de la moitié de mon tabac & ma pipe était si brûlante que je ne pouvais la tenir par le fourneau
j’ai regardé ma montre à la lueur de mon briquet : vingt-trois heures ! onze heures du soir ! on était là depuis plus de six heures ! je ne m’étais pas rendu compte du temps passé !
est arrivé le moment où j’ai vaguement distingué 1 sorte de brouillard à deux mètres environ devant John Smith… cette brume curieuse ondulait & se compactait assez rapidement & subitement sept vieillards étaient là ! debout !
je me souviens m’être dit rapidement : si ce sont les sept nains moi je suis Blanche-Neige !... mais j’étais si stupéfait de cette apparition que je ne me suis même pas trouvé drôle… j’essayais de bien les voir mais c’était malaisé : ils vibraient comme sur 1 mauvaise retransmission télévisée… mieux que ça en fait : ils étaient en trois dimensions… aujourd’hui je connais le mot -& n’importe quel môme de dix ans aussi- mais à l’époque seuls les spécialistes devaient connaître ça : j’avais devant moi des projections holographiques… des hologrammes
ou peut-être bien plus que ça : comme s’ils étaient vraiment en chair & en os… dématérialisés là & rematérialisés ici…
j’ai dit sept « vieillards » mais peut-être pas si vieux ? ils avaient forme humaine… ils avaient le crâne chauve… ils se tenaient 1 peu voûtés… mais en fait leur « peau » n’était pas ridée : en regardant mieux ça n’était pas de la peau… plutôt des écailles… mais hors de question pour moi de les approcher ! j’étais cloué sur place… pas de peur… non… plutôt pétrifié par 1 sentiment d’étrangeté indicible
ils fixaient John Smith & je me doutais qu’il réagissait à leur présence… même de dos il semblait enfin actif… ils avaient l’air en conversation… mais je n’entendais rien… télépathie ! ils communiquaient par la pensée !
je n’étais même pas surpris que John Smith soit en relation avec des êtres venus visiblement d’ailleurs que de la Terre… je m’étais si souvent dit qu’il n’avait d’humain que l’enveloppe corporelle que j’ai admis instantanément qu’il taille 1 bavette avec des extra-terrestres !
& puis ils ont disparus dans leur brouillard
j’ai eu l’impression de me réveiller… j’avais peut-être rêvé tout ça ?
celui qui vous dirait qu’il a connu –voire « bien connu »- John Smith serait 1 menteur ! nous montrons à chacun 1 facette de nous-mêmes & l’ensemble du puzzle reste inconnu à tous… & probablement à nous-mêmes !
John Smith ne montrait rien : voir c’est recevoir le reflet de ce qui est projeté… à sa façon John Smith ne renvoyait rien
lui adresser la parole était 1 gageure : il ne fallait pas être face à lui ni croiser son regard… de la fenêtre de mon bureau qui donnait sur la rue combien en ai-je vu lui adresser la parole & rester plantés là hébétés en se demandant ce qu’ils avaient dit & à qui ?
il vivait si renfermé en lui-même qu’il absorbait tout : lumière, paroles, pensées… & que rien n’échappait à cette force d’attraction dont il était apparemment inconscient
ce qui l’entourait semblait irrésistiblement attiré par lui & s’y dissoudre pour ne jamais reparaître
de ce que j’en voyais je ne crois pas qu’il ai répondu 1 seule fois… je me demande même s’il avait entendu ?
John Smith était le nom que je lui donnais quand je pensais à lui… & je crois que beaucoup firent comme moi… parce qu’on n’a jamais su qui il était ?… comment il se nommait ?
quand est-il apparu ? même la mémoire a effacé cela… je suis incapable de dire s’il a toujours été là ?... ou même s’il n’a jamais été là ?
en 1971 je vivotais... faisant publier dans le journal local de petits textes… tantôt billets d’humeur tantôt courtes nouvelles… j’habitais la maison que mes parents m’avaient léguée… mes besoins étaient réduits… mes légumes venaient de mon jardin que j’entretenais quotidiennement… mon seul luxe c’était -c'est encore aujourd'hui- mon tabac : dès le début d’après-midi où j’allume ma première pipe jusqu’au soir où je me couche je bourre pipe sur pipe en les alternant pour les laisser refroidir
avec cette vie bien modeste je gérais mon temps comme bon me semblait
c’est ainsi qu’un jour –vers seize heures- je suis sorti avec l’idée bizarre de suivre John Smith
remarquez : ça n’est pas plus bizarre que de voir 1 fois de plus 1 automobiliste manquer de renverser John Smith traversant la chaussée sans conscience du danger & de voir ensuite le chauffeur se gratter la tête en se demandant pourquoi il a stoppé au milieu de la rue !
j’ai vite décroché ma vieille veste près de la porte & suis sorti pour le rejoindre
je laisse toujours 1 pipe & 1 paquet de tabac dans 1 poche… alors en marchant je me suis préparé 1 pipe… je l’ai bien calée entre mes dents & j’ai accéléré le pas… car autre chose caractérisait John Smith… c’était son allure : il semblait déambuler comme 1 promeneur oisif & pourtant j’ai été obligé de ranger ma pipe pour mieux respirer à cause de la cadence que cette filature m’imposait !
il est sorti de la ville par l’unique route
il faut dire que la rue principale qui traverse de part en part notre cité ne fait pas 1 kilomètre de long !... la plupart de mes concitoyens habitent dans leurs fermes… ils ne viennent pas en ville tous les jours… ils descendent au ravitaillement avec leur pick-up … on ne se rassemble tous que lors des fêtes annuelles… parfois je me dis même qu’1 « étranger » qui s’arrête chez nous ne peut être que quelqu’1 qui s’est égaré !
John Smith était toujours à pied… au bout de trente minutes nous étions en pleine campagne vraiment à l’écart de tout… je n’entendais même plus les tracteurs dans les champs… il a grimpé sur 1 colline & là il s’est assis en tailleur & il n’a plus bougé
pas 1 fois il ne s’était retourné
je me suis arrêté à deux mètres derrière lui… il devait forcément m’entendre ! j’avais le souffle court : la pipe & le manque d’exercice ne me faisaient pas du bien ! pourtant il est resté immobile… avait-il les yeux ouverts ? contemplait-il les bois & les champs qui couvraient le paysage à perte de vue ?
je me suis assis également : mais pas assez souple pour m’asseoir en tailleur j’ai choisi 1 bonne grosse pierre comme siège… au bout de dix minutes je n’en pouvais plus de sentir les arêtes me couper la circulation sanguine dans les fesses habituées au douillet coussin de mon fauteuil de bureau & je me suis redressé
il ne bougeait toujours pas… j’ai ressorti ma pipe & je l’ai rallumée
la brise l’a enveloppé 1 instant de ma fumée mais il n’a pas réagi… je n’en fus pas surpris
je savais déjà qu’il était insensible à ce qui l’environnait… c’était l’environnement qui réagissait à sa présence : pas le contraire
on pouvait savoir qu’il était là rien qu’en observant autour de lui les oiseaux devenir silencieux & battre des ailes pour s’éloigner
j’ai marché 1 peu pour me dégourdir les jambes mais sans passer devant lui
le soleil s’est couché… je ne m’étais pas rendu compte que plusieurs heures avaient passé
les étoiles ont commencé à briller
John Smith a levé la tête.. c’était son premier mouvement depuis qu’il était là
& il s’est à nouveau figé
derniers échos de l'espace