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Publié dans : Nocturnes
(merci à SHEERNIN qui par ses mots m'a renvoyé à mes propres sensations)

homme qui marche à la pensée vagabonde… cette sensation d'être spectateur, je la recherche quand je passe dans des rues que je ne connais pas… il y a aussi celles qu’on ne reconnait plus, parce que ça n'est pas l'heure habituelle... que les gens sont rentrés chez eux... que l’on est seul dans ces rues molles qui attendent le lent demain à venir, quand le jour s’est déjà noyé dans les ombres qui remontent

les rideaux ne sont pas tirés & dans chaque fenêtre des êtres se déplacent, comme dans un aquarium ils circulent derrière la vitre, inconscients de mon regard en empathie

je sais qu’il y a là-haut des peines & des joies, des tracas & de l’insouciance, de l’ennui & de l’enthousiasme, du sommeil & de la veille, de l’amertume & du miel, de la colère & de la tendresse, des mensonges à ne pas révéler, des remords & des regrets éternels avec lesquels il faut bien vivre

j'aime être le piéton dans l’intervalle… à la marge de la ville, & absorber la semi-vie qui suinte des intérieurs crépusculaires comme la chaleur s'échappe par de vieilles fenêtres qui ferment mal... la réalité transpire par tous les pores des façades… je n'observe pas, je ressens : atmosphères, psychologies, émois, détresses... malgré moi j’assimile tout ça, je m’en nourris, je l’annexe, je l’accapare… ogre nocturne des ignorances douillettes & des innocences inquiètes… pêcheur qui voit ses filets se lancer d’eux-mêmes dans le cours des choses, & rapporter ce que leur tamis a retenu

mais je ne garde rien pour moi : je restitue au grand jour ce que je prends comme un rôdeur… j’évoque les états d’âme, les lieux, les objets… je propose l’alchimique énigme, à chacun de trouver en soi la clé

avec ma pipe qui ronchonne à cause du tabac trop humide, rêveur & méditatif, je suis celui qui déambule pour vous


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Publié dans : Incertitudes

fête des morts

fête des bébés

faites des bébés

défaite des morts

défaites-vous des morts…

 

un journaliste –je dirais plutôt animateur- disait ce matin sur France Inter que le 2 novembre était aussi le moment où les gens se posent la question du sens de la vie

 

Toupoil est un patelin où les gens croient à toutes sortes de choses invisibles… les gens de Toupoil sont tous névrosés… à un point tel qu’ils ressentent le besoin irrépressible d’imaginer qu’il y a des divinités –les plus radins n’en voient qu’une- qui règlent leurs petits problèmes quotidiens &, ou, leurs grands problème existentiels… tellement illuminés qu’ils arrivent parfois à s’halluciner eux-mêmes : ils voient des anges, des femmes merveilleuses vierges & mères tout à la fois, ils entendent des paroles que d’autres n’entendent pas, ils sont exégètes d’un mot, d’une phrase & là-dessus créent deux mille pages pour dire ce qui est bien & ce qui est mal, & comment prier leurs divinités, & avec quels mots… ils se persuadent de l’existence de lieux paradisiaques ou infernaux… sont capables dans leur délire raisonné de les décrire… d’en indiquer la route, les étapes : de vrais guides Michelin !... ici vous entrerez dans le premier cercle… là à ma droite vous pouvez apercevoir le Purgatoire… là-bas les dizaines de vierges qui attendent les… les quoi ?... les martyrs ?... & pour les femmes ?... des Chippendale ?...

sur ce phantasme né de leur misérable condition humaine d’autres ergotent à perte de vue : substance, transubstance, consubstance, renaissance, réincarnation, passage de fleuves sans retour, amour envers & par leur dieu… ils se répètent interminablement des phrases qui les soûlent jusqu’à les mettre en transe, & là ils voient des choses… parfois ils vont jusqu’à sentir des odeurs… certains vont jusqu’à prendre des messies pour des lanternes…

au nom de leur névrose, ils sont capables du plus grand désintéressement ou de la pire cruauté… ces gens de Toupoil sont vraiment étranges, & quand je traverse ce bled perdu je ne m’attarde jamais…

 

le sens de la vie dans tout ça ?... ils ont chacun une réponse… mais pas tous la même… c’est pour ça qu’ils se foutent régulièrement sur la gueule… enfin c’est ce qu’ils disent… mais c’est parfois vrai…

 

étant suffisamment lucide & névrosé moi-même pour être outrageusement narquois, gai & désespéré, je n’attends ni ne cherche de réponse… nous avons 20% de gènes communs avec une bactérie lambda… nous avons 99% de gènes communs avec un chimpanzé… nous sommes des bestiaux… & comme des bestiaux -& comme d’ailleurs toute vie organique, animale ou végétale- nous ne sommes là que le temps de la reproduction de l’espèce… le reste est boniment pour celles & ceux qui n’encaissent pas cette prosaïque évidence : dans leur médiocre orgueil, ils cherchent & trouvent des raisons autrement plus hautes d’exister… enfin… c’est ce qu’on prétend… parce que pour finir par se coller le cul dans un fauteuil devant un poste de télévision, pour claquer son fric & sa raison dans des sectes, pour se foutre sur la gueule durant des rencontres sportives, pour exploiter des gens moins fortunés que soi, pour se gaver pendant que d’autres manquent de tout, pour assassiner en masse son prochain comme son lointain… hein ?...

 

dernier point à expliquer : les gens de Toupoil –ce patelin véritablement merdique, mais qui n’existe évidemment pas- appellent le 2 novembre la Fête des Morts… & pourtant ils sont tristes…

 

allez ! encore un effort !... on va y arriver !


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Publié dans : Désirs

pur luxe que de rouler la couette pour la regarder nue… de belles épaules & un dos superbe s’étrécissant jusqu’à une taille mince pour s’évaser en rondes hanches… elle tendit un bras vers moi sans se retourner…

viens près de moi, & remonte la couette, chéri, j’ai froid…

pur luxe !

en faisant couler le bain demandé, & pendant qu’elle se délassait dans l’eau très chaude, je passai une serviette sur le miroir couvert de vapeur au-dessus du lavabo pour examiner mon cou

à un moment, dans la voiture, elle avait crié puis elle m’avait mordu férocement en achevant son râle

j’avais une belle marque de dents… je la tamponnai avec un gant de toilette glacé…

fallait rester à table si tu avais encore faim !…

elle rit… c’était trop bon ! je n’ai pas pu me retenir… mais tu as le cou trop musclé, je n’ai même pas réussi à en arracher un morceau !…

deux heures du matin, dans la cuisine … il fallait recharger les batteries… c’était comme si nous n’avions pas dîné au restaurant trois heures avant…

j’avais débouché un vieux bordeaux & empli nos verres, & tout en sirotant mon vin je préparai une omelette à ma façon : une vieille poêle en fonte, une noisette de graisse d’oie, blancs & jaunes d’œufs battus séparément, quelques gouttes de lait, assaisonnement poivre & sel, le tout jeté dans la poêle brûlante…

je ne pouvais m’empêcher d’admirer son visage altier, la grâce probablement très étudiée de chacun de ses gestes les plus élémentaires, élever sa fourchette, tendre la main pour saisir son verre… & pourtant elle portait un de mes peignoirs, &, comble d’élégance, d’épaisses chaussettes de tennis qu’elle m’avait demandé parce qu’elle avait froid aux pieds sur le carrelage & que je n’avais rien d’autre à lui proposer…

elle était là, dans ma cuisine, ses jambes parfaites allongées sur une chaise, les pieds dans mes chaussettes, en train de manger des pâtes avec appétit, face à moi, très satisfait d’elle, de moi, de tout…

qu’est-ce qu’un promeneur dans le désert ? un non sens… & pourtant, moi, dans mes nuits sans sommeil, j’ai toujours cette impression de respirer dans un monde éteint… empli de feuilles sèches & craquantes… parfois j’ai l’impression de les avoir dans la bouche… comme ce goût répugnant au matin lorsqu’on a peu dormi après avoir beaucoup fumé… de vieilles chansons de Sinatra tourbillonnent dans l’air & ça semble dater de plusieurs siècles… le monde d’avant… d’avant quoi ?… le monde avant que tout bascule cul par dessus tête… pourquoi cette fille ? question de peau sans doute… l’arc de son dos, le vase de ses reins, ses rondes fesses… mais surtout le contact de nos peaux… réaction chimique… des fois ça le fait, d’autres fois, non… là, on peut dire que ça le fait…

je me lève pour pisser… & comme chaque nuit depuis… dès que je suis levé, je n’ai plus envie de me recoucher… j’enfile un caleçon & referme sans bruit la porte de la chambre… je vais faire un pot de café… de toute façon, je n’ai que ça… pas de thé

je n’ai pas faim

même les belles filles ont des tripes… ça me ramène sur terre… j’entends la chasse d’eau puis la douche… Hannah arrive dans la cuisine, toujours dans mon peignoir & mes chaussettes de tennis…

café ou café ?… je propose

café…

tu veux manger quelque chose ?…

non, merci… juste un café & je file… je ne reste pas…

elle sortit son mobile de son sac… tu me donnes ton numéro ?… & elle le programma en le répétant à voix haute devant le micro… puis une voix synthétique sortit en demandant

NOM ?

Toby… T-O-B-Y… épela-t-elle

elle alla s’habiller

de la fenêtre de cuisine je l’ai regardée monter dans le taxi qu’elle avait appelé de son mobile : encore un numéro programmé…

elle était partie… baiser rapide sur les lèvres… vague promesse de s’appeler… un signe de la main avant de monter dans le taxi…

je haussai les épaules & partis prendre une douche à son tour… tout s’effaça sous le jet

c’est comme ça que j’ai trouvé un équilibre relatif… c’est pas l’bonheur, ça fait pas d’vagues, des fois je m’demande quand même si ça peut suffire à faire une vie ?... que resterait-il pour prouver que j’ai existé si je disparaissais aujourd’hui ?… des souvenirs dans la mémoire de quelques proches & quoi d’autre ?… je me demande aussi si beaucoup de gens se posent cette question ? la vie quotidienne les grignote, & quand elle les a bouffés, digérés, ça ne change rien… pas plus que quand ils avaient vécu… c’est pas bien brillant… tout ça passe bien trop vite… tant de vies uniques qui deviennent rapidement des vies sans importance, puis des morts sans importance… tout ça mérite mieux…

mon petit vélo fait tranquillement ses ronds dans ma tête… il n’a pas de freins

mais on peut considérer autrement la chose : comme une suite d’entremêlages de cuisses où je représente la part masculine, & quoi d’autre ? le soir je retrouve mes vieux maîtres, ironiques, sceptiques, poétiques, tels qu’en eux-mêmes pour l’éternité… alors là je laisse mes oripeaux de quarantenaire en jean, & je mets un vieux pantalon de velours, un vieux gilet de laine sur mon polo, & avec une pipe à la bouche, je bricole sur mon clavier de plastique…

un pot de café sur le bord du bureau


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Publié dans : Vertiges

les choses sont ainsi… elles se délitent… & pour la première fois je remarque la peinture qui a sauté à certains angles des murs : là où je cogne régulièrement mon sac quand je rentre, le plâtre apparaît… les portes noircies là où se posent toujours mes mains… les peintures qui avaient été neuves un jour sont défraîchies… les reproductions de tableaux sont décolorées… elles avaient déjà peu de fidélité par rapport aux originaux mais alors maintenant !... ici le tapis a perdu des franges… & puis il y a quelques tâches qui ne sont jamais parties… tout se dégrade… dans la cuisine la peinture se craquèle au-dessus de la gazinière…

je remarque tout ça aujourd’hui… la modification a été insensible… entropie… mais pour qui ?... cet appartement est mon portrait de Dorian Gray : il reflète le temps qui a passé… mon temps qui s’achève… je vois tout cela subitement… comme si un voile sur mes yeux se soulevait… quarante années dans cet appartement qui surgissent d’un coup & qui s’abattent sur moi

la petite araignée dans l’angle du plafond au-dessus de la bibliothèque tisse sa toile… patient petite Pénélope affairée… ou bien une des trois sœurs filandières qui m’annonce mon destin ?... le fil de sa toile est plus solide que celui qui me rattache encore à la vie

 

les photos punaisées de guingois sur le mur ont pris un coup de vieux… elles sont à la même place depuis des années, il n’y en a pas eu de nouvelles… les coins se replient, effet du soleil… comme si les photos se refermaient sur elles-mêmes… une vie d’homme qui se referme… personnages, paysages… un lac de montagne… une façade lézardée… un pin fendu en deux par la foudre… une cabane de berger… des cheveux blonds & un sourire… des chaussures en toile… un genou écorché… une table couverte de pipes en bruyère… un regard lumineux & la peau bronzée… le Macchu Picchu… les ruines de Baalbek… un couple de jeunes mariés…

puzzle

 

il est assis en face… le front plissé… les rides se sont installées… les paupières se sont alourdies… la peau s’est relâchée, affaissée

il fume une pipe, la fumée lui pique les yeux

il dodeline de la tête : la torpeur le gagne

les photos se mélangent dans son esprit… il ne sait plus où il est… ni quand

une plage de l’Atlantique éclatant au soleil d’été… la même couverte de neige sous un ciel d’hiver morne… une galerie d’ancêtres aux noms oubliés… un enfant en maillot de bain tenant un pelle & un seau en plastique…

les couleurs s’effacent, le bistre les remplace

les noms perdent leur sens… le souffle ralentit

un groupe de gens d’âges & de tailles variées attablés dans un jardin rient en fixant visiblement le photographe… un arbre de noël & des paquets l’entourent

une vie d’homme se referme

& un monde s’apprête à s’évanouir dans le néant

 

dans le vieil appartement plus de mouvement

il ne reste que des vieux meubles, des vêtements usés, des bibelots, des disques, des livres que personne ne se disputera

la vaisselle est rangée, tout semble en ordre

la cafetière sèche près de l’évier… le gaz est fermé…

le réfrigérateur ronronne doucement… pour rien : il est vide

dans un rai de soleil on voit la poussière scintillante frissonner dans l’air tiède

la pipe éteinte tombe sans bruit sur le tapis aux franges bien alignées

le plancher propre & luisant craque… mais le pas d’un esprit prêt à l’envol ne pèse rien… il craque juste sous la chaleur nouvelle du printemps qui s’annonce

tout est net


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Publié dans : Nocturnes

la nuit est là , ambiante,
avec ses bruits souterrains
du monde d’en-dessous

nuit électrique : un orage couve

le monde assoupi transpire toujours

des effluves de charogne m'assaillent un court instant

ma conscience me tient éveillé

je regarde les vivants dans leur sommeil

& je sens que je m’éloigne, que je me retire

mes yeux ne fixent plus rien : ils sont en dedans

& puis l’aube : pâle comme un linceul

dimanche matin

sur la Terre


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Publié dans : Paysages

elle ne quittait pas des yeux l’océan qui semblait étrangement engourdi sous le ciel pur d’un froid jour d’octobre radieux

c’était l’étale, une flaque de métal reflétant le ciel… la mer plate comme la lame tranchante d’1 sabre avait la couleur de l’acier bleui par le feu… des reflets de rouille sur sa surface… provenant des algues rouges flottant entre deux eaux

parfois le monde semble parfaitement horizontal : nulle ligne verticale pour en trancher l’immobilité plane… nulle idée à la con pour s’imposer sur les autres… nulle puissance pour prendre le dessus : ni puissance ni impuissance… juste la Paix

plus les dimensions s’additionnent plus les dissensions se multiplient… longueur, largeur, hauteur, profondeur, temps, argent… arithmétique simple pour une géométrie complexe

elle cherchait des yeux l’horizon englouti, la ligne de fuite absente, comme si le monde avait reflué & aboli toutes les chaînes, laissant une liberté molle soulever des questions inéluctables

on n’entendait même plus le bruit du ressac tout en moelleux s’élevant puis retombant avec le mouvement de la houle, ondulations parallèles… l’air était éponge… il absorbait tout


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Publié dans : Incertitudes
comme tous les jeunes de 23 ans en "désir d'avenir" (hé hé hé !...) ne pourront accéder à la présidence du l'établissement public de Paris-La Défense (1 milliard d'euro de CA, 2 500 sièges sociaux, 150 000 personnes y travaillant, 20 000 résidents), pour la simple raison qu'il n'y en a qu'un hélas, il y a le RSA sous conditions...
pour les plus jeunes qui doivent acquérir la nouvelle culture citoyenne, l'info est

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Publié dans : Vertiges

il ouvrit son journal en ce matin pluvieux d’octobre 2009…

le journal avait été livré par un jeune homme vers six heures du matin : il faisait cela pour payer ses études, mais malgré cela il ne parvenait pas à avoir de quoi manger trois fois par jour : il y avait aussi le loyer -ils étaient deux à se partager une ancienne cabane d’ouvriers reconvertie en studio pour étudiants- il y avait les livres… les fournitures : papier, stylos… pas question d’avoir un ordinateur : il fallait entre deux cours utiliser ceux que l’école mettait à leur disposition quelques heures par jour

 

il prit la jolie tasse en porcelaine à la machine à expresso & tourna par habitude le café mais il ne mettait plus de sucre : il trouvait qu’il prenait du ventre depuis quelques temps… d’ailleurs dans le cadre de ses bonnes résolutions, il venait de s’inscrire dans un gymnase pour faire un peu d’exercice… il y allait & en revenait en voiture : il ne voulait pas salir ses bas de pantalon en pédalant sur un vélo

au gymnase il trouvait sur place le hammam, le sauna, le jacuzzi, la piscine, des rangées entières d’appareils pour courir, pédaler… il pouvait même y déjeuner le midi : on y proposait des « menus minceurs » hypocaloriques & équilibrés adaptés à ses objectifs… tout avait été calculé par son coach d’entrainement & son coach de nutrition

 

il but sa tasse en deux gorgées puis la reposa sur la machine, choisit une nouvelle capsule d’un café doux & aromatique, & relança l’opération

il n’avait pas à se lever car tout avait été étudié par l’architecte d’intérieur pour que le plan de travail soit le plus fonctionnel & le plus ergonomique possible… tout était intégré dans cette plaque de marbre : double évier, plaques de cuisson, un couvercle d’acier brossé pour l’accès direct à la poubelle, prises électriques pour les divers appareils, prises réseau & prises USB pour pouvoir même travailler dans la cuisine : comment en effet se passer du web aujourd’hui ?

 

Leïla (son épouse) s’activait dans le salon sur son stepper d’appartement… un appareil haut de gamme qui lui faisait gravir des quantités inconsidérées d’étages,  elle qui montait en ascenseur à son appartement de deux cents mètres carrés, chic et de bon goût, au quatrième de cet immeuble en pierres de taille donnant sur un petit parc dans un quartier parisien très coté

l’écran vidéo géant accroché au mur diffusait des images & une musique spécifiques pour ce genre d’exercice… tout en expirant et inspirant en mesure, elle surveillait son rythme cardiaque qui s’affichait dans un angle de l’écran à cristaux liquides, retransmis par sa ceinture électronique : un logiciel calculait en temps réel le rythme cardiaque optimal selon le programme qu’elle avait choisi

sur une culotte en néoprène qui couvrait ses cuisses jusqu’aux genoux, & un tee-shirt, elle était vêtue d’un vieux survêtement épais qui absorbait bien sa transpiration, mais de larges tâches sombres attestaient qu’elle en était certainement déjà à une bonne demi-heure d’effort

ses longs cheveux bruns étaient réunis en une queue de cheval qui sautait en cadence

 

sur la baie vitrée les larges gouttes d’une averse automnale claquaient violemment... les plantes en pot alignées sur la terrasse se courbaient sous l’attaque, & la terre n’absorbait plus l’eau

 

Leïla n’entendait pas le vacarme, concentrée sur son exercice, sentant son métabolisme s’élever en température, calculant mentalement chaque gramme de graisse et d’eau dépensé, ignorant les gouttes de sueur qui ruisselaient le long de ses muscles... une flaque s’élargissait sur le revêtement de sol synthétique qui supportait le stepper

elle lâcha son guidon pour saisir la bouteille d’eau sur son support & dévisser le bouchon... elle bu au goulot, revissa le bouchon, & remit la bouteille sur son support, puis elle s’essuya avec la serviette qui lui couvrait la nuque et les épaules

La serviette glissa et tomba par terre

serviette !  commanda-t-elle assez fort pour qu’il entende de la cuisine

il se leva posément du haut tabouret, laissa son journal sur le marbre & rejoignit le salon où il ramassa la serviette qu’il lui tendit

elle attrapa la serviette, mais il la retint… du coup elle tourna le regard vers lui qui ne cilla pas

il observait son visage moite & ses joues rosies, en songeant qu’elle avait le même aspect quand elle faisait l’amour…

Merci

alors il desserra sa prise & elle remit la serviette sur sa nuque

 

il se foutait totalement de ce genre d’escarmouche... c’est vrai qu’elle avait de temps en temps sa crise d’autorité, mais ça n’allait pas plus loin que ça… leur union était solidement cimentée par une myriade d’intérêts croisés : juridiques, financiers… le sexe aussi avait sa part… dans la caste dont ils étaient membres, ce mélange s’appelait l’amour conjugal

 

un quart d’heure plus tard, elle stoppa l’appareil & en descendit, puis s’essuya le visage & les bras avec la serviette qu’elle avait nouée autour de son cou… elle but encore un peu d’eau, & marcha jusqu’à la salle de bain où elle se déshabilla en jetant directement ses affaires dans le lave-linge qu’elle mit en route

elle entra dans la vaste cabine de douche entièrement carrelée & régla les jets sur massage, avec une température à 35° centigrades... au bout de quatre minutes, elle descendit la température à 28°… lorsqu’elle sentit son corps se raffermir, elle quitta la douche & s’essuya longuement & minutieusement avec un grand drap de bain

la VMC avait fait disparaître la vapeur

 

quand elle s’installa à son tour sur un tabouret face à lui, il avait déjà versé le jus d’orange dans un grand verre : 100% pur jus bio

 

il continuait de lire son journal… il allait quotidiennement sur le Net consulter les mises à jour générées par les flux RSS qu’il avait sélectionnés, mais il ressentait un plaisir démodé à ouvrir puis à plier les grandes feuilles… surtout que l’encre ne tachait plus les doigts comme dans le passé

 

« Le prix Nobel de Médecine 2009 a été attribué à l’Australo-américaine Elizabeth Blackburn et aux Américains Carol Greider et Jack Szostak pour leurs travaux sur l’enzyme télomérase qui protège les cellules du vieillissement, a annoncé lundi à Stockholm le comité Nobel.

Ils ont reçu le prix pour leurs travaux sur cette enzyme qui «protège les chromosomes du vieillissement», a indiqué le comité dans son communiqué.

(…)

Cette enzyme pourrait être la clé de la jeunesse éternelle car elle est impliquée dans le vieillissement cellulaire. Elle joue également un rôle déterminant dans la cancérisation des cellules.

«Les découvertes de Blackburn, Greider et Szostak ont ajouté une nouvelle dimension à notre compréhension des cellules et éclairé les mécanismes de la maladie et stimulé le développement de nouvelles thérapies possibles», conclut le communiqué.

(…)

Dans chaque catégorie, le prix Nobel est accompagné d’une récompense de 10 millions de couronnes suédoises (980.000 euros) éventuellement à partager entre un maximum de trois lauréats. »

(Source AFP)

 

il songea que le temps qu’il arrive à la retraite il pourrait peut-être profiter des applications : à quoi servirait en effet d’avoir cette vie confortable si c’est pour se ratatiner avec les années & finir –selon les probabilités- à quatre-vingt ans ?... le fric qu’il pensait dépenser dans les hormones diverses du marché pour rester jeune allaient vite devenir obsolètes…

 

pendant ce temps, rentré chez lui, manquant de sommeil, l’étudiant bûchait péniblement sur un exposé d’économie :

- le Swaziland,  ceinturé par l’Afrique du  sud & le Mozambique, est indépendant de la Couronne britannique depuis le 6 septembre 1968,

- sa population d’un peu plus d’un million d’habitants subit un taux de chômage de 34%  & les deux tiers des habitants vivent sous le seuil de pauvreté…

- la constitution en vigueur depuis 2006 interdit les partis politiques… c’est la volonté du monarque absolu qu’est  le Roi Mswati III

- le Swaziland est le pays du monde où l'espérance de vie est la plus faible : 31,88 ans en 2009


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Publié dans : Incertitudes
je précise à mes invités sur ce blog que je n'ai pas demandé ces pubs atroces qui dénaturent cet élégant blog...
j'ai envoyé un mail à l'équipe de O-B en espérant que ça serve à quelque chose ???????........

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Publié dans : Paysages

les murs blancs reflétaient cette curieuse luminosité du ciel qu’on ne trouvait qu’ici, & beaucoup de volets bleus étaient fermés… maisons muettes jusqu’au printemps

 

le rose mourant de rosiers tardifs sur le bleu myosotis des portes & volets sur le blanc assombri des murs sous l’ocre des tuiles dans le bleu lavandé du ciel rejoignant le gris vert de l’océan

 

cette pluie triste & silencieuse n’avait rien de revigorant… elle se laissait guider par le vent & s’abattait sans force sur l’Ile, c’en était désespérant de médiocrité

les jours qui suivirent commencèrent à se ressembler les uns les autres…

l’atmosphère était dégueulasse

il faisait moins froid, & il cessait rarement de pleuvoir

difficile de sortir longtemps

il fallait enfiler bottes & cirés pour se battre contre les rafales violentes & tourbillonnantes, presque de force à les soulever de terre, rabattant les capuches… il fallait pénétrer dans l’épais rideau de pluie, & progresser contre ce souffle énorme le corps tout entier plié en avant, la tête baissée & rentrée dans les épaules, mais cela n’évitait pas d’avoir le visage exposé, vite trempé désagréablement par la pluie froide…

c’était comme de plonger dans un univers entier qui semblait être devenu liquide… les rares passants qui se dépenchaient ne pensaient plus qu’à mettre un pied devant l’autre dans la tourmente, évitant les flaques par habitude, sans y voir aucune dérision s’y refléter, & rasant les murs pour éviter les longues gerbes d’eau projetées par les voitures filant sur la chaussée submergée

le ciel n’était plus visible... même les arbres nus du jardin devenaient des ombres brouillées, fantômes gris & ternes agités par le vent mugissant ; même les pins d’un vert sombre paraissaient tristes, d’ailleurs dans ce pays venteux une bonne partie de l’année, ils poussaient de biais, rabattus depuis leur naissance par la bourrasque

 

dans cette tempête, la mer en furie se soulevait pour se jeter sur la plage en vagues écumeuses gigantesques qui explosaient sur la jetée en pierre comme pour tout engloutir… à marée haute, l’eau montait jusqu’aux premières marches de l’escalier en bois... quel contraste avec le paysage d’été, tout de sécheresse accablante, méconnaissable dans l’air & l’eau mélangés, déchaînés

 

pendant les rares accalmies, quand ils ouvraient une porte, les effluves exhalés par la terre gorgée d’eau s’efforçaient d’entrer, mais ils étaient refoulés par le souffle chaud de l’intérieur entretenu par le poêle & la cheminée où la combustion était permanente… la réserve de bois était au sec depuis l’été sous l’appentis adossé à la maison, & elle était en quantité suffisante pour passer l’hiver entier au chaud s’il avait fallu


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Publié dans : Désirs

un week-end il part sur l’Ile avec un ami… fidèle à son habitude il roule de nuit… ils arrivent ainsi le samedi vers quatre heures du matin & se couchent directement jusqu'à neuf heures… ils repartiront dans la nuit du dimanche au lundi…

le premier soir, après s’être régalé de crabes qu’ils ont fait cuire le matin après avoir descendu deux bouteilles du vin blanc local, ils partent en vélo vers le port de plaisance, une bouteille de single malt & des gobelets en étain dans les poches... là-bas tout au bout de la jetée, les pieds au-dessus de l’eau qui vient se flanquer contre les pilotis en bois, ils regardent le soleil se coucher dans le ciel safran en trinquant à l’amitié... ils poursuivent leurs rêves éveillés dans une nuit de faïence sous une Lune de patience, à l’heure où le monde bouge à peine, où tous les bruits humains s’aplatissent & les sons marins prennent de l’ampleur, portés par le vent salé jusqu’au lent demain qui tarde à venir... tous les deux fument la pipe en causant de l’amour & de l’amitié… tout ce qui a moins d’une importance cosmique ne trouve pas grâce à leurs yeux… ils aperçoivent la lumière intermittente du phare de l’autre côté de la rade... de temps en temps ils lâchent un pet ou un rot dans une douce euphorie… heures propices au souvenir

 

ils sont amis d’enfance, comme deux frangins qui ne se sont jamais quittés restés fidèles à eux-mêmes, à l’autre, à la joie d’être ensemble toujours... deux vies différentes qui ne se heurtent pas, une amitié qui n’a pas besoin de démonstrations... plus de quarante ans à crapahuter ensemble & seulement une ou deux disputes de mômes quand ils n’avaient pas dix ans... une intimité fraternelle capable de se satisfaire de silences partagés où l’on peut tout se dire avec bienveillance, sans vanité ni amour-propre…

 

lorsque la bouteille est vide ils marchent en se tenant bien droit, poussant leurs vélos par le guidon en direction d’un pub encore ouvert où il y a de la bière irlandaise à la pression : une vraie stout épaisse brune à la mousse crémeuse comme de la crème fraîche… ils s’installent au fond de la salle dans un coin, adossés aux poteaux de chêne qui soutiennent les vieilles poutres… en se repassant la blague à tabac pour bourrer leurs pipes brûlantes, ils écoutent plus ou moins trois musiciens qui jouent de la musique celtique au milieu de la salle, assis sur des chaises comme des consommateurs... d’ailleurs ils ont eux aussi des pintes de bière devant eux…


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Publié dans : Paysages
après SHEERNIN & DICK SHAVER
voici ma variation sur l'automne
en complément amical

***

automne saison morne ?

automne saison morte ?

autrefois je détestais l’automne & j’écrivais ceci (vers 1983) :

 

l’automne approche

les pas des badauds se font plus lourds

les dos des passants se font plus ronds

l’automne approche

les matins sont gris

je bourre une pipe & arrose le tabac d’une langue de feu

debout à la fenêtre j’observe impassible

les arbres dans le vent les douze chiens errants

mon cœur reste sourd

le martèlement du Temps se répand sur mon être

ma bouche reconnaît le goût du tabac

je guette un cri d’oiseau

d’une voisine fenêtre

bourdonne une hertzienne musique

mais dans ce ciel définitif

il ne servirait à rien d’attendre un refrain neuf

les opus sont aux puces

mes sens renouent rapidement avec l’ennui & la léthargie

communs à tous les automnes

le sommeil sans rêve approche

c’est l’automne qui revient

les plus longues heures sont à venir

mortelles

cette saison pue le néant

provoque les pensées morbides

& les petits matins tristes

c’est toute la rancœur du monde & des siècles

qui chasse brutalement des mois de joie & d’espoir

avalés dissous déjà oubliés

ce qui fait haïr l’automne

est la découverte terrible & dérisoire

que personne n’a l’éternité pour soi

à la saison sans couleur tombetombent les masques

les esprits s’alourdissent & les vies se creusent

il n’y a qu’un amour éternel c’est celui qui n’existe pas

me détournant du dehors je jette un regard sur les livres

sur les manuscrits épars sur les pipes soigneusement rangées

je siffle entre mes dents

c’est l’automne

avec son cortège de sensations usées

& de ressouvenirs d’amours morts

c’est l’automne

chaque minute est celle d’une lente agonie

à l’automne

lorsque l’œil du poète ne parvient pas à percer le ciel monotone

les pensées s’éteignent

seules subsistent les habitudes & les manies

automne saison morne

automne saison morte

qui exhale l’amertume

je hais l’automne

je suis l’automne

je hais la nostalgie & la mélancolie

je suis l’automne & la mélancolie

je hais l’automne

& voilà l’automne

 

***

 

& puis le temps a passé,

je n’ai pas tenu le compte des saisons

(vaut mieux pas ! me lance mon reflet)

 

à vivre désormais au milieu d’une nature préservée,

mon regard a changé

(& mes sens assoupis se sont réveillés)

 

***

 

toute la journée le soleil fut absent,

une journée longue comme un jour sans paix

(où la vie, malgré tout, se donne l’illusion d’elle-même)

 

tendue comme un tir de fusil,

la chaussée huileuse perçait les façades grises aux volets abattus,

dégoulinant des traces d’une averse doucereuse

(une pluie grasse qui collait la poussière au sol)

 

les gouttières pissaient comme des ivrognes,

la pluie frappait aux carreaux,

mais je ne la laissais pas entrer

(& le brouillard qui sortait de ma pipe s’épaississait)

 

dans le ciel & sur la terre,

la pluie en larges gouttes tièdes

crépitait sur le toit sur les murs les volets

(lumière nouvelle du ciel éclairci, bruits amortis de la vie minuscule)

 

 

cette nuit, après la pluie,

lorsque tout paraîtra calme,

quand le Temps semblera suspendu,

j’ouvrirai la fenêtre & je me pencherai au dehors

& je respirerai les odeurs qui s’élancent de la végétation humide,

(à chaque saute de vent des senteurs mouillées m’envelopperont)

 

(& je n’en finirai pas d’absorber ces lambeaux célestes)


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Publié dans : Désirs

dimanche de juillet, vacances d’été… jour de lumière… nous avancions tous deux sur le boulevard un jour de marché... amoncèlement de paniers tressés, étals couverts de fruits & de légumes mûrs & craquants, pyramides de bouquets colorés, pâtés & vins proposés à la découverte des chalands… la brise chaude soulevait ta jupe légère & découvrait tes jambes nues, dans ton corsage s'épanouissaient tes seins libres... les commerçants nous apostrophaient, leurs regards s'éclairaient à ton sourire… de jeunes enfants se tenaient maladroitement en équilibre sur un pied en essayant des chaussures neuves sous les yeux scrutateurs des mères & du marchand : qui est jamais foutu à six ans de dire si « ça va ou pas » ?... de cette messe commerçante enflait un chœur païen duquel émergeait de temps en temps le répons populaire d’un maraîcher vantant ses salades

il y eut dans notre vie de ces périodes d’insouciance où la crise précédente était passée & la suivante encore en devenir… tout le monde avait droit au ciel bleu & au soleil éclatant, chacun en prenait sa part sans l’ôter à quiconque… de ces stases sociales où provisoirement les mauvaises nouvelles cessent de s’écouler… il suffisait alors que nous nous prenions par la main pour deviner ce que peut être le bonheur plein… semblant rayonner jusqu’à devenir universel, croit-on


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Publié dans : Lieux maudits
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Publié dans : Nocturnes

seule dans la nuit

sur le ruisseau nocturne qui dégouline

ma conscience peine

en attendant le petit jour

Pénélope démêle les fils du Temps

le tressaillement de l’aube affole les spectres

asphyxié par l’air du temps

je baille d’ennui


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